Publié le 8 décembre 2025. L’arrivée de Sanae Takaichi au pouvoir au Japon s’accompagne d’une hausse des taux d’intérêt et d’une dépréciation du yen, suscitant des inquiétudes quant à la politique budgétaire du gouvernement et à sa gestion de la monnaie.
- Sous l’administration Takaichi, les taux d’intérêt à long terme ont augmenté, passant de 1,6 % à 1,9 % pour les obligations d’État à 10 ans.
- Le taux de change dollar/yen s’est affaibli, passant d’environ 147 yens à 150 yens.
- Les experts s’interrogent sur la politique budgétaire plus souple du gouvernement et sur la possibilité d’une intervention de la Banque du Japon.
L’élection de Sanae Takaichi à la présidence du Parti libéral-démocrate, le 4 octobre dernier, a coïncidé avec une évolution notable des marchés financiers japonais. Les taux d’intérêt à long terme ont commencé à grimper, tandis que le yen a perdu du terrain face au dollar. Cette situation, analysée par l’économiste Kazuo Monma, soulève des questions sur la direction économique prise par le nouveau gouvernement.
L’une des principales préoccupations concerne la politique budgétaire de l’administration Takaichi. Contrairement aux gouvernements précédents qui privilégiaient l’atteinte d’un excédent du solde primaire, le gouvernement actuel ne s’est pas fixé cet objectif à court terme. Cette approche, qualifiée de « politique budgétaire active et responsable », laisse planer le doute sur la capacité du gouvernement à maîtriser la dette publique. Bien que l’objectif soit de réduire progressivement le ratio dette/PIB, aucun calendrier précis n’a été annoncé.
Le Conseil de politique économique et budgétaire, instance consultative du gouvernement, reflète cette nouvelle orientation. La nomination d’experts favorables à une plus grande flexibilité budgétaire et à une remise en question de l’objectif d’excédent primaire témoigne de ce changement de cap. Des voix s’élèvent pour plaider en faveur d’une politique budgétaire moins restrictive, estimant que l’objectif d’excédent primaire a atteint ses limites.
L’adoption d’un budget supplémentaire de 18 300 milliards de yens (environ 120 milliards d’euros) pour l’exercice 2025, le plus important depuis la pandémie de coronavirus, a également suscité des critiques. Certains experts estiment qu’un tel budget, en période d’inflation, risque d’aggraver les tensions sur les prix et de compromettre la discipline budgétaire.
La faiblesse du yen est un autre sujet d’inquiétude. Si certains y voient une opportunité pour les exportations, d’autres craignent qu’elle ne soit le signe d’une perte de confiance dans les finances publiques japonaises. Cependant, Kazuo Monma nuance cette interprétation. Il souligne que la dépréciation du yen ne s’accompagne pas d’une baisse des cours boursiers, ce qui suggère que le marché ne considère pas cette situation comme une « vente du Japon ».
Selon lui, la principale cause de la faiblesse du yen est la politique monétaire ultra-accommodante de la Banque du Japon, qui maintient ses taux d’intérêt directeurs à un niveau très bas (0,5 %) alors que l’inflation dépasse les 2 % depuis près de trois ans. Cette situation crée un différentiel important entre les taux d’intérêt japonais et ceux des autres pays, ce qui incite les investisseurs à se détourner du yen.
L’économiste compare la situation actuelle au « choc Truss » survenu au Royaume-Uni en 2022, lorsque l’annonce d’un plan de réduction d’impôts à grande échelle avait provoqué une crise financière. Cependant, il estime que les mouvements récents des taux d’intérêt au Japon sont incomparables à cette situation, car les taux d’intérêt restent à un niveau relativement bas.
Kazuo Monma estime que la Banque du Japon pourrait être contrainte de relever ses taux d’intérêt pour contrer la dépréciation du yen et maîtriser l’inflation. Il évoque même la possibilité d’un « put Ueda », c’est-à-dire d’une intervention de la Banque du Japon pour soutenir le yen si celui-ci continue de s’affaiblir. Selon lui, l’administration Takaichi, consciente des risques liés à un yen faible, serait favorable à une telle intervention.
Le prochain rendez-vous clé est fixé au 19 décembre, date à laquelle la Banque du Japon devrait annoncer sa prochaine décision de politique monétaire. Le gouverneur Ueda devrait également indiquer qu’il considère que le taux d’intérêt neutre est supérieur à 1 %, ce qui ouvrirait la voie à de nouvelles hausses de taux l’année prochaine.
L’évolution du taux de change du yen sera déterminante pour la suite. Si le yen se renforce en raison de facteurs externes, la Banque du Japon pourrait hésiter à relever ses taux d’intérêt. En revanche, si la pression à la dépréciation persiste, le gouvernement pourrait insister pour que la Banque du Japon agisse.
Rédaction : Erika Mune
*Cette chronique a été rédigée pour le Reuters Foreign Exchange Forum. Elle est basée sur l’opinion personnelle de l’auteur.
*Kazuo Monma est économiste exécutif chez Mizuho Research & Technologies. Après avoir obtenu son diplôme de la Faculté d’économie de l’Université de Tokyo en 1981, il rejoint la Banque du Japon. A étudié à l’étranger à la Wharton Business School en 1986. Après avoir été directeur général du Bureau de recherche et de statistiques et directeur général du Bureau de planification, il a été membre du conseil d’administration de la Banque du Japon en 2012 (en charge de la politique monétaire jusqu’en mars 2013, et depuis lors en charge des affaires internationales). En 2016, il a pris sa retraite de la Banque du Japon et est devenu économiste exécutif au Mizuho Research Institute. Poste actuel depuis avril 2021.
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