Publié le 30 décembre 2025 à 07h21. Des manifestations d’une ampleur inédite ont secoué plusieurs pays en 2025, portées par une jeunesse exprimant son mécontentement face à la corruption, au chômage et aux inégalités. Si ces mouvements se sont souvent réclamés de la « génération Z », leur analyse se révèle plus complexe qu’une simple question d’âge.
- Des soulèvements populaires ont éclaté au Kenya, en Indonésie, au Mexique, au Pérou, en Bulgarie, au Népal et au Maroc, partageant souvent des tactiques et des symboles communs.
- L’étiquette de « protestation de la génération Z » est jugée réductrice par les observateurs, qui soulignent la persistance de dynamiques protestataires intergénérationnelles.
- La répression policière a été particulièrement violente dans plusieurs de ces pays, avec un bilan humain lourd et des accusations de torture et de censure.
Au cours des douze derniers mois, une vague de contestations a déferlé sur plusieurs continents, mobilisant des jeunes citoyens en quête de changement. Des manifestations massives ont secoué le Kenya, l’Indonésie, le Mexique, le Pérou, la Bulgarie, le Népal et le Maroc, souvent caractérisées par une énergie et une détermination similaires. Ces mouvements, bien que distincts, ont souvent emprunté des stratégies, des slogans et même des images les uns aux autres, témoignant d’une forme de contagion et d’une conscience globale des enjeux.
Un symbole particulièrement frappant de cette convergence est l’utilisation d’un drapeau pirate inspiré du manga One Piece. Ce drapeau est devenu un emblème de la contestation en Asie, incarnant un rejet des structures de pouvoir établies et un appel à la liberté. De nombreux groupes impliqués se sont explicitement identifiés comme la « génération Z », mais cette étiquette soulève des questions quant à sa pertinence et à sa portée.
Selon Vincent Bevins, auteur de Si nous brûlons : la décennie des protestations de masse et la révolution manquante, parler de ces manifestations en termes générationnels est une simplification excessive. Il explique que les mobilisations de rue sont traditionnellement menées par les jeunes depuis au moins deux siècles. « Depuis au moins 200 ans, les mobilisations de rue ont été menées dans une large mesure, mais pas exclusivement, par les jeunes », a-t-il déclaré à Dazed.
De même, l’importance accordée aux outils numériques dans l’organisation de ces mouvements est souvent exagérée par les médias occidentaux. Si Internet a indéniablement joué un rôle crucial, il ne s’agit pas d’une nouveauté. « Ce serait bien plus remarquable si les jeunes s’organisaient via un panneau sandwich ou un pigeon voyageur », ironise Bevins.
Dans certains cas, cette focalisation sur le numérique a même conduit à des informations erronées. En octobre, des titres ont circulé affirmant que des jeunes Népalais avaient utilisé Discord pour choisir un nouveau Premier ministre. Selon Bevins, la réalité était tout autre : « Une ONG bien implantée dans le pays a donné un nom aux militaires, et ils ont approuvé la nomination d’une personne qui appartenait déjà à l’élite politique du pays. » Discord a pu être utilisé dans le processus, mais il ne s’agissait en aucun cas d’une véritable démocratie numérique.
Les manifestations au Népal, comme dans d’autres pays, ont souvent suivi un schéma similaire : une manifestation initiale, relativement modeste, déclenche une répression brutale, entraînant une mobilisation plus large, elle-même confrontée à une répression accrue. La plupart des pays concernés partagent des caractéristiques communes, telles qu’une forte proportion de jeunes et des griefs similaires, notamment la corruption, le chômage, la pauvreté et le manque de financement des services publics. Cependant, ces conditions ne suffisent pas à expliquer pourquoi les manifestations ont éclaté à ces endroits précis et à ce moment précis.
« Si vous dites que ces gens croient que leur gouvernement ne les représente pas et qu’ils méritent une vie meilleure que celle qu’ils ont, je pense que les deux affirmations sont vraies pour environ 99 % de l’humanité à l’heure actuelle. »
Vincent Bevins, auteur
L’unité de la « génération Z » est également remise en question. Au Népal, par exemple, des divisions idéologiques sont apparues entre ceux qui réclament le renversement immédiat du gouvernement et ceux qui préfèrent attendre les élections du printemps prochain. Ces désaccords ne peuvent être attribués uniquement à l’âge. « La jeunesse n’est pas une orientation politique, surtout lorsqu’il s’agit de pays aussi différents que l’Indonésie, Madagascar et le Maroc », souligne Bevins.
Le bilan de la répression est lourd. Au Népal, au moins 76 personnes ont été tuées, dont la moitié par des tirs de la police. Au Maroc, où les protestations se poursuivent, les autorités sont accusées de torture et de détentions arbitraires. Au Kenya, au moins 65 personnes ont perdu la vie lors de la répression policière, et le gouvernement est accusé de censure et de harcèlement numérique. La police indonésienne a utilisé la force contre les manifestants et tiré des gaz lacrymogènes, tandis qu’aux Philippines, les forces de sécurité sont accusées de torture et d’excès de force.
Il est encore trop tôt pour évaluer l’impact à long terme de ces mouvements. Si les manifestants népalais ont réussi à faire tomber le gouvernement, ils se sentent désormais exclus du processus décisionnel. Le soulèvement malgache a abouti à la prise de pouvoir par une unité militaire d’élite, qui a ensuite nommé un nouveau dirigeant issu du gouvernement précédent, suscitant de nouvelles menaces de mobilisation de la part des militants de la génération Z. L’histoire des années 2010 montre que les mobilisations populaires conduisent souvent à des vides de pouvoir comblés par des forces encore plus répressives. « Dans la majorité de ces cas, les manifestants n’étaient pas très satisfaits du résultat final », observe Bevins.
Cependant, plusieurs gouvernements visés ont déjà commencé à faire des concessions, conscients de la gravité de la situation. Le nouveau président de Madagascar a promis de s’attaquer aux problèmes de coupures d’eau et d’électricité, qui ont déclenché les protestations. Au Maroc, le gouvernement a récemment annoncé un nouveau programme d’emploi, assorti d’une augmentation de 15 milliards de dollars des dépenses en matière de santé et d’éducation, afin de répondre à certaines des principales revendications des manifestants. Le groupe militant GenZ 212 reste toutefois sceptique : « Ces mesures doivent être accompagnées de sanctions fermes contre la corruption et les conflits d’intérêts », a-t-il déclaré dans un communiqué. Le gouvernement kenyan a retiré un projet de loi fiscale controversé, mais n’a pas encore répondu aux revendications plus larges des jeunes manifestants.
L’expérience des manifestations menées par les jeunes dans les années 2010 souligne l’importance d’organisations fortes, capables d’articuler les revendications et de faire pression sur les élites au-delà de l’explosion initiale. « Cela permet également à une génération de transmettre des leçons à la suivante, qui prend des risques et risque sa vie pour tenter de transformer son pays en quelque chose de meilleur », conclut Bevins. « Je pense que c’est ce que nous voyons maintenant. »
La concomitance de ces manifestations n’est pas fortuite. Il existe un effet de contagion, chaque mouvement inspirant le suivant, et les conditions qui les ont déclenchés touchent les jeunes du monde entier. Le drapeau pirate de One Piece n’explique peut-être pas politiquement ces protestations, mais il reflète un sentiment partagé : celui d’un système truqué et de la nécessité de le dénoncer, haut et fort. Quelle que soit la manière dont nous choisissons de les décrire, les manifestations de la génération Z ne sont pas près de s’arrêter.
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