Publié le 12 janvier 2026 à 05h26. Après le décès de l’influenceur français Jean Formnove, diffusé en direct, les autorités espagnoles enquêtent sur la mort d’un autre streameur, Sergio Jiménez, suspectant un « défi extrême » en ligne ayant mal tourné.
- La mort de Sergio Jiménez, survenue le 31 décembre à Vilanova i la Geltrú, fait l’objet d’une enquête pour déterminer si elle est liée à un « défi extrême » en ligne.
- Les enquêteurs cherchent à identifier les personnes qui auraient payé le streameur pour consommer de l’alcool et des drogues en direct.
- Les difficultés juridiques pour poursuivre de tels actes sont considérables, mais l’enquête explore également une possible omission de l’obligation de secours.
Une nouvelle enquête a été ouverte en Espagne après la mort de Sergio Jiménez, un streameur décédé le 31 décembre dernier à Vilanova i la Geltrú (Barcelone). Les circonstances de son décès interrogent sur la dangerosité croissante des « défis extrêmes » diffusés en direct sur internet, après le cas tragique de l’influenceur français Jean Formnove, décédé en août dernier après avoir été victime de violences, mais dont l’autopsie a révélé une mort due à une intoxication.
Selon des sources policières, l’enquête ne se limite pas à un simple constat, mais vise à établir un lien direct entre une éventuelle pression, coercition ou humiliation subie par la victime et son décès. Les autorités s’efforcent d’analyser les appareils électroniques de Jiménez, mais se heurtent aux difficultés classiques des affaires impliquant des délits informatiques : obtenir la coopération des plateformes pour identifier les utilisateurs qui auraient visionné le contenu en échange d’une rémunération.
L’enquête se concentre également sur l’environnement personnel et numérique du défunt, afin de déterminer si une communauté en ligne ou des individus spécifiques ont pu influencer le déroulement fatal des événements. Avec l’autorisation judiciaire, les appareils, les comptes, les communications sur les chats, forums, réseaux sociaux et plateformes de streaming seront scrutés à la recherche de signes de coercition, de harcèlement ou d’incitation.
Les enquêteurs pourraient également suivre les paiements reçus par le streameur pour identifier les « spectateurs » de sa souffrance. Cependant, les experts juridiques soulignent les difficultés de poursuivre en justice de tels actes. Cristina Molins, du Cabinet Molins, explique :
« Le Code pénal exige un comportement direct, décisif et répété. À moins que la police catalane ne localise des messages « très clairs » qui ont poussé Jiménez à se suicider, cela ne correspondrait pas au type de criminel décrit. »
De plus, l’avocate précise que l’autoconsommation d’alcool et de drogues n’est pas punissable, ce qui rend difficile l’implication juridique de ceux qui auraient payé Jiménez pour cela, même si cela a mis sa vie en danger. Elle souligne également que, même en cas de risque extrême, il s’agirait d’une intention possible, excluant l’incitation au suicide.
« Payer nous conduirait à une éventuelle coercition d’un comportement non punissable. »
Une autre piste explorée est celle d’une possible omission de l’obligation de secours par ceux qui auraient assisté à son agonie à travers l’écran, mais cela s’avère également difficile à prouver. L’avocat Francesc Feliu, spécialisé dans les plaintes contre Meta, met en lumière l’opacité des plateformes :
« S’ils assistent en direct à un suicide ou à une agression, ils n’ont aucune idée de la suite des événements ni si quelqu’un a alerté la police. »
Il critique « l’opacité absolue des réseaux sociaux », qui devraient pourtant « éviter ce type de délits ».
Incitation au suicide ?
À moins que la police ne localise les messages « très clairs » qui ont poussé Jiménez à se suicider, il sera difficile de poursuivre ceux qui l’ont payé pour le voir s’autodétruire en direct.
Dans le cas de Sergio Jiménez, c’est son frère qui l’a retrouvé mort dans sa chambre, où une bouteille de whisky et des restes de cocaïne ont été découverts. L’environnement du streameur rapporte avoir entendu quelqu’un lui demander s’il « dormait » déjà pendant la diffusion en direct.
Simón Pérez, avec sa compagne, Silvia Charro, lors d’une interview
Un autre streameur, Simón Pérez, connu pour une vidéo virale sur les hypothèques en 2017, a révélé sur sa chaîne YouTube que Jiménez serait mort après avoir consommé six grammes de cocaïne et une bouteille de whisky en quelques heures. Pérez lui-même, qui propose également ce type de contenu – les « défis extrêmes » – avait participé à des vidéos avec Jiménez, en utilisant des groupes privés Telegram et Google Meet pour contourner les contrôles des plateformes comme YouTube, Kick ou Twitch.
Un jeu de puissance
Mais qu’est-ce qui pousse quelqu’un à payer pour voir une autre personne souffrir ? Antonio Andrés-Pueyo, professeur de psychologie de la violence à l’Université de Barcelone, explique :
« Le spectateur ne s’identifie pas à la victime, mais à la position sûre et dominante à partir de laquelle il observe. Payer, c’est participer sans risquer son corps. Pouvoir sans coût personnel. »
L’expert compare ce phénomène à un « lynchage en direct », où un groupe observe, un individu s’expose, et l’écran agit comme un bouclier contre l’impunité. Il le relie à la consommation de violence légitimée, à la fascination pour le « True Crime » et au ridicule sur les réseaux sociaux.
Pueyo distingue trois acteurs : le protagoniste, qui s’automutile ou consomme de grandes quantités d’alcool et de drogues, le producteur et l’observateur. Il compare les observateurs à des « tortionnaires » qui estiment détenir le pouvoir.
Un jeu de pouvoir
Un groupe observe, un individu s’expose et l’écran fait bouclier contre l’impunité
La psychologue légiste et criminologue Elisa Micciola est d’accord, précisant que ceux qui paient ou incitent à ce type de défis le font pour un « jeu de pouvoir », avec l’intention d’obtenir un sentiment de contrôle.
« Sur les réseaux sociaux, il y a un impact immédiat, car on voit ce qui se passe. À cela s’ajoute l’impunité qui accompagne le fait de le faire derrière un écran. C’est un jeu de pouvoir et d’impunité. Un cocktail formidable pour que ce type d’atrocité soit commis. »
Silvia Martínez, de l’Université Ouverte de Catalogne, explique que ceux qui participent à ces contenus cherchent à générer un « impact », en prenant des risques. Ils espèrent toucher davantage de personnes et en tirer une récompense, qu’il s’agisse de « j’aime » ou de revenus. L’adrénaline réduit également la perception du danger, poussant le corps à l’extrême sans être pleinement conscient des conséquences.
Oscar Coromina, de l’Université autonome de Barcelone, souligne que l’écosystème sur des plateformes comme YouTube est « hautement compétitif », ce qui pousse les créateurs de contenu à se différencier, parfois en adoptant des comportements à risque. La précarité et la concurrence accrue les incitent à proposer des contenus de plus en plus audacieux pour obtenir des revenus via la monétisation.



