La fuite massive de données personnelles chez Coupang, géant coréen du commerce en ligne, a déclenché une réaction gouvernementale d’une ampleur inhabituelle, allant bien au-delà des réponses habituelles face à ce type d’incident. L’affaire, qui soulève des questions sur la protection des données et la responsabilité des entreprises, prend désormais une tournure politique.
L’intervention du pouvoir exécutif a été rapide et énergique. Suite aux premières révélations, le chef de cabinet présidentiel, Kang Hoon-sik, a ordonné une enquête immédiate pour limiter les dégâts et a sollicité de la Commission du commerce équitable un plan de correction des procédures de retrait d’informations. L’Agence nationale de la police a mené une perquisition, et le Service de surveillance financière a relevé son niveau d’alerte pour les consommateurs, passant de « Attention » à « Avertissement ».
Le 23 octobre, la Commission de contrôle et de défense de l’Assemblée nationale a décidé d’organiser une audition conjointe à partir du 30 octobre, impliquant six commissions permanentes : Défense, affaires gouvernementales, climat, énergie, environnement et travail, planification et finances, terres, infrastructures et transports, et affaires étrangères et unification. Cependant, cette audition a rapidement été instrumentalisée par le parti au pouvoir, qui insiste sur la nécessité de former une commission spéciale pour enquêter sur les agissements du gouvernement, qualifiant les auditions actuelles de vaines.
La fermeté de la réponse gouvernementale contraste fortement avec la gestion d’incidents similaires survenus plus tôt cette année, impliquant trois opérateurs de téléphonie mobile et plusieurs institutions financières comme Lotte Card et Shinhan Card. Dans ces cas, les entreprises concernées se sont excusées, ont été auditionnées et ont fait l’objet de critiques, mais sans déclencher une mobilisation aussi massive des pouvoirs publics.
L’absence de réaction du PDG de Coupang, Kim Beom-seok, un citoyen américain, a particulièrement irrité les autorités. Un projet de loi visant à interdire l’entrée sur le territoire coréen aux personnes qui ne se présentent pas aux commissions permanentes sans justification valable a été proposé à l’Assemblée nationale. « Nous ferons tout pour que M. Kim Beom-seok vienne témoigner, et s’il refuse, nous lui interdirons l’accès au pays », ont déclaré des parlementaires.
La démission soudaine de Park Dae-Jun, directeur général de Coupang, qui s’était engagé à assumer l’entière responsabilité de la situation, et son remplacement par un représentant temporaire étranger ne maîtrisant que quelques mots de coréen (« belle-mère », « belle-sœur », « bonjour ») ont alimenté les soupçons. Ces décisions sont perçues comme nécessitant l’approbation directe de Kim Beom-seok.
Coupang a recruté un nombre important d’anciens fonctionnaires cette année, mais ces efforts de lobbying n’ont pas suffi à éviter la crise. L’annulation unilatérale par les États-Unis d’une réunion du comité conjoint pour l’accord de libre-échange (ALE) Corée-États-Unis et les déclarations de soutien à Coupang par un ancien conseiller à la sécurité nationale de l’administration Trump ont également suscité des interrogations sur l’influence de l’entreprise.
La capitalisation boursière de Coupang, qui avait atteint 100 000 milliards de wons (environ 73 milliards d’euros) lors de son introduction en bourse en 2021, a considérablement diminué, et les investisseurs commencent à douter du « miracle sur le fleuve Han » promis par l’entreprise. Si les consommateurs coréens, qui représentent 90 % des ventes de Coupang, se désintéressent, la situation pourrait s’aggraver rapidement.
À ce stade, il est difficile de dire si les actions du gouvernement et de l’Assemblée nationale déboucheront sur des mesures efficaces pour protéger les consommateurs et les investisseurs, ou si la situation se résoudra en un simple affrontement politique. Une solution plus constructive pourrait consister à élaborer un plan pour atténuer les conséquences de la fuite de données et préparer une transition en douceur, au cas où Coupang disparaîtrait du marché.
