L’armée britannique a mené une guerre psychologique sophistiquée en Irlande du Nord durant les Troubles, manipulant l’imaginaire collectif et exploitant les peurs ancestrales pour discréditer l’IRA. Un nouveau film documentaire révèle comment les services de renseignement ont instrumentalisé l’horreur, allant jusqu’à simuler des rituels de magie noire, dans une stratégie de propagande élaborée.
Au cœur de cette stratégie se trouvait la FRU (Force Research Unit), une unité secrète des forces de sécurité britanniques, créée en 1980 et rebaptisée Joint Support Group (JSG) après les enquêtes Stevens sur des allégations de collusion avec des groupes paramilitaires protestants. Selon le théoricien Jacques Derrida, ce type d’opération illustre le « retour du refoulé », la persistance du passé dans le présent, qui peut se manifester par une fascination pour les idéologies du passé ou une stagnation culturelle et politique.
Le documentaire Opération Bogeyman, réalisé par Simon Aeppli, explore cette intersection entre le paysage nord-irlandais et les récits qu’il génère. Aeppli, originaire de Carrickfergus, revient sur les lieux de son enfance pour révéler un passé imprégné d’horreur et d’opérations psychologiques. Le film met en lumière une opération de propagande singulière où l’armée britannique a même organisé de fausses cérémonies de magie noire pour présenter l’IRA comme une organisation satanique et saper son soutien populaire.
Cette manipulation de l’horreur s’inscrit dans une tradition plus large, observée dans d’autres contextes coloniaux et par des régimes autoritaires en Amérique latine et en Afrique. En Namibie, par exemple, le Premier ministre Pohamba avait invoqué la menace d’une peste vengeresse lors de sa campagne de réélection en 1999. L’armée britannique, forte de son expérience dans les conflits d’après-Seconde Guerre mondiale, a transposé ces tactiques en Irlande du Nord, présentant l’IRA sous un jour particulièrement sinistre, comparant ses membres à des figures de tueurs en série comme Ed Gein.
Les médias ont été alimentés en images macabres, évoquant les films d’horreur les plus marquants, tels que Psychose et Le Massacre à la tronçonneuse. Rapidement, la réalité des violences a dépassé la fiction, rendant les opérations de la FRU presque superflues. Les experts en conflits soulignent que ce type de mystification est courant en temps de guerre, mais l’ampleur et la sophistication des opérations menées en Irlande du Nord sont particulièrement frappantes.
Les prédécesseurs de la FRU, la Force de réaction militaire (MRF), étaient déjà impliqués dans des opérations de renseignement et de contre-insurrection dès 1971. Ces unités secrètes étaient chargées de traquer et, dans certains cas, d’éliminer des membres de l’IRA provisoire. Des allégations de meurtres de civils catholiques lors de fusillades en voiture ont été portées contre la MRF, et certains de ces rôles ont été intégrés aux missions de la FRU.
Aeppli souligne l’omniprésence de l’horreur dans le paysage nord-irlandais : « Quand on regarde le début des années 70, le genre de violence rituelle qui se produisait, la relation entre l’horreur populaire et la violence (des Troubles) est très étroite. » Il évoque le bâtiment médico-légal de Seapark à Carrickfergus, surnommé « le coffre-fort » par la police en raison du nombre d’enquêtes sur des meurtres non résolus qu’il abrite.
« Opération Bogeyman » révèle que l’État peut transformer le macabre en arme de propagande, déshumanisant ses opposants et sapant leur base de soutien. Cependant, Aeppli nuance cette analyse, soulignant que les actions de l’armée ont également eu des conséquences négatives sur son image publique, notamment avec l’introduction de l’internement sans procès, le traitement brutal des émeutiers et les événements tragiques du Dimanche sanglant à Derry en janvier 1972, où de nombreux civils innocents ont été tués par les forces de l’État.
En fin de compte, le film met en évidence une réalité encore plus troublante : l’existence de groupes de tueurs profondément enracinés dans les deux camps, républicain et loyaliste, agissant souvent en dehors de tout contrôle effectif. L’Irlande du Nord était, en quelque sorte, un film d’horreur réel, et les opérations de propagande de la FRU ne faisaient qu’imiter une violence déjà bien présente.
Références
- M. Duffy. Explorer la hantologie politique : notes d’une critique de l’Opération Bogeyman de Simon Aeppli (DOCU FILMS, 65 min. 2025) cam.ac.uk/VLE/2025.
- Derrida, J. (1994). Spectres de Marx : l’état de la dette, le travail de deuil et la nouvelle internationale. Routledge.
- Urwin, Marguerite. « BRIAN NELSON — L’AGENT BRITANNIQUE », History Ireland, vol. 31, n° 4, 2023, p. 48-51.
