Publié le 2025-12-03 04:30:00. Face à une chute drastique des financements internationaux pour la santé, les pays africains repensent leurs stratégies en intégrant les programmes de lutte contre les maladies, afin d’optimiser leurs ressources et d’améliorer l’efficacité des soins.
- La Côte d’Ivoire illustre la frustration des professionnels de santé, contraints de prioriser certaines maladies faute de fonds pour traiter l’ensemble des besoins.
- L’Organisation mondiale de la santé (OMS) constate une baisse de 30 à 40 % des financements de l’aide au développement, ce qui accélère la tendance à l’intégration des programmes de santé.
- Des exemples concrets au Togo, au Madagascar, au Rwanda et au Bénin démontrent comment l’intégration des programmes peut renforcer les systèmes de santé, même avec des budgets réduits.
Alors que les financements de l’aide au développement s’amenuisent, les systèmes de santé africains sont contraints de faire des choix difficiles. Kaloga Mamadou, dermatologue et responsable de la prise en charge de l’ulcère de Buruli en Côte d’Ivoire, témoigne de cette réalité quotidienne. Lors de ses tournées dans les zones rurales, il constate l’ampleur des besoins en dermatologie, mais se voit limité par le manque de ressources. « Mais si je ne fais que des tests et des remèdes pour l’ulcère de Buruli, parce que c’est la seule chose pour laquelle je dispose de fonds, j’en laisse beaucoup d’autres sans traitement », déplore-t-il.
Cette situation illustre un débat majeur dans le domaine de la santé mondiale : comment optimiser l’impact des ressources disponibles. L’OMS alerte sur une baisse significative des financements, estimée entre 30 et 40 %, conséquence de l’effondrement de l’aide au développement. Les recommandations de l’OMS visent à aider les pays à faire face à cette crise.
Face à cette contrainte budgétaire, une solution émerge : l’intégration des programmes de santé. Traditionnellement axés sur une maladie spécifique (VIH, paludisme, tuberculose), les programmes tendent à se regrouper pour réduire les coûts et améliorer l’efficacité. Iñigo Lasa, directeur général de la Fondation Anesvad, une organisation spécialisée dans les maladies cutanées tropicales négligées, explique :
« Même si un donateur vous demande de vous concentrer sur une seule maladie, travailler en santé publique nécessite de comprendre le système dans lequel vous intervenez. »
Il ajoute que l’intégration permet de créer des synergies et de renforcer les systèmes de santé publique.
Cette approche est d’autant plus pertinente que la réduction globale des fonds a rendu insoutenable le maintien de programmes individuels pour chaque maladie. « Il n’est plus possible de maintenir des programmes individuels pour chaque maladie. Soit on est plus efficace, soit on ne peut pas faire le travail », résume Iñigo Lasa.
Maria Rebollo, responsable du Programme mondial pour l’élimination de l’onchocercose (cécité des rivières), souligne l’importance d’impliquer les gouvernements africains dans cette démarche : la priorité étant de les intégrer aux agendas de santé nationaux.
L’OMS a compilé plusieurs exemples de pays africains qui ont réussi à mettre en œuvre des modèles de soins intégrés. Ces expériences démontrent qu’il est possible de renforcer les systèmes de santé, même en période de restrictions budgétaires.
Togo : une réorganisation pour sauver des vies
Le Togo est cité en exemple par l’OMS pour avoir intégré toutes les maladies tropicales négligées dans un programme unique depuis 2018, y compris celles affectant la peau. Cette réforme a consisté à unifier les équipes, les systèmes de supervision, la logistique et la surveillance, afin de réduire la fragmentation des anciens programmes. Un organisme multisectoriel, regroupant des ministères tels que l’Éducation, l’Eau et l’Agriculture, a également été créé pour coordonner les interventions et mutualiser les ressources. Grâce à cette réorganisation, le Togo est devenu le premier pays africain à éliminer quatre maladies tropicales négligées, une réussite attribuée à la capacité de travailler ensemble.
Madagascar : filariose et polio, une campagne combinée
À Madagascar, une approche innovante a été mise en place en combinant la lutte contre la filariose lymphatique (une infection parasitaire provoquant des déformations) et la vaccination contre la polio. En tirant parti de l’infrastructure existante de la campagne de vaccination contre la polio, les autorités ont pu intégrer la distribution de médicaments antiparasitaires. Cette stratégie a permis d’améliorer la couverture du traitement de la filariose et de réaliser des économies de plus de 1,4 million de dollars (1,20 million d’euros) grâce à la réduction des coûts logistiques et de mobilisation communautaire.
Rwanda : un seul appareil pour détecter plusieurs maladies
Le Rwanda a progressé dans la lutte contre les maladies tropicales négligées en optimisant l’utilisation de ses ressources existantes. Les programmes ont été intégrés au sein du Centre Biomédical du Rwanda (RBC), notamment dans sa Division du Paludisme, des Maladies Tropicales Négligées et Autres Maladies Parasitaires. Cette intégration a permis de coordonner les actions et de former des spécialistes capables de travailler simultanément sur différentes maladies. Le pays a également intégré l’administration de médicaments préventifs contre les vers intestinaux et la schistosomiase dans le cadre de la Semaine de la santé maternelle et infantile, ce qui a permis de maintenir une couverture thérapeutique de plus de 90 % grâce à des fonds nationaux.
Le Rwanda mise également sur la numérisation du système de santé communautaire, en équipant les agents de santé de smartphones pour intégrer le déparasitage dans leur travail quotidien et réduire les coûts. Une approche commune contre les maladies de peau a été lancée, formant 74 professionnels de santé et 401 agents communautaires qui ont examiné 1 055 cas en une semaine, détectant notamment la lèpre, la gale et la podoconiose.
Bénin : des campagnes de traitement de masse intégrées
Au Bénin, les Journées de la santé de l’enfant sont utilisées comme plateforme pour intégrer des campagnes de traitement de masse contre les maladies tropicales négligées. Des médicaments antiparasitaires sont administrés parallèlement à d’autres services de santé communautaires, tels que la vaccination, le dépistage des maladies intestinales et la distribution de micronutriments. Selon l’OMS, cette approche a permis d’améliorer significativement la couverture thérapeutique et d’assurer la durabilité du programme, en réduisant les doublons opérationnels et les coûts logistiques.
