Publié le 15 mars 2024 10:15:00. Les ours polaires, prédateurs emblématiques de l’Arctique, jouent un rôle insoupçonné dans l’écosystème en laissant derrière eux des quantités considérables de carcasses de phoques, une source de nourriture vitale pour de nombreuses espèces.
- Chaque ours polaire abandonne en moyenne 300 kilogrammes (300 kg) de biomasse par an.
- Au total, les 26 000 ours polaires de l’Arctique laissent plus de sept millions de kilogrammes de carcasses chaque année.
- La diminution des populations d’ours polaires, due au changement climatique, entraîne une perte significative de cette source de nourriture pour les charognards.
Longtemps considérés comme les principaux prédateurs de l’Arctique, tuant un phoque tous les trois à cinq jours, les ours polaires s’avèrent être également des acteurs essentiels du cycle de vie dans les régions qu’ils habitent. Une étude récente menée par l’Université de l’Alberta révèle l’importance insoupçonnée de la charogne laissée par ces animaux pour un large éventail d’espèces.
Selon André Derocher, expert en ours polaires à l’Université de l’Alberta, la quantité de biomasse abandonnée par les ours polaires est considérable. « C’est une somme faramineuse, qui a un impact énorme sur l’écosystème », explique le professeur du Département des sciences biologiques. En moyenne, un tiers d’une carcasse de phoque est laissé aux charognards, tels que les renards arctiques, les goélands, les corbeaux et même d’autres ours polaires. Des harfangs des neiges, des loups et des grizzlis ont également été observés profitant de ces restes.
« Il y a tellement d’espèces différentes, selon l’endroit où l’on se trouve, qui exploitent les ours polaires », précise M. Derocher. Cette étude, publiée en octobre dans la revue Oikos, a été financée en partie par l’ Alliance de la faune du zoo de San Diego, qui a récemment renouvelé son soutien avec un financement supplémentaire de 100 000 $ par an pendant trois ans.
Les chercheurs soulignent que la disparition des ours polaires, menacés par le changement climatique, aurait des conséquences bien au-delà de la simple diminution de la prédation sur les phoques. « Les gens pensent que si les ours polaires disparaissent de l’écosystème à cause du changement climatique, cela signifiera simplement qu’il y aura plus de phoques. Mais cet article montre les liens à travers l’écosystème », souligne M. Derocher. Dans les régions où les populations d’ours polaires sont en déclin, environ 323 000 kg de charognes sont perdus chaque année.
La manière dont les ours polaires consomment leurs proies est également un facteur important. En retirant les phoques de l’eau et en les laissant sur la banquise, ils rendent cette source de nourriture accessible à de nombreuses espèces qui n’auraient pas pu y accéder autrement. Avec la fonte de la glace, l’accès à ces restes pourrait devenir plus difficile pour certains animaux, rendant la charogne d’autant plus précieuse comme source de nourriture de secours.
L’équipe de M. Derocher a analysé des données d’observation et des témoignages remontant aux années 1930, estimant le nombre de phoques consommés par les ours polaires chaque année et la quantité de calories qu’ils fournissent. « Nous avons eu beaucoup d’oiseaux, et les renards arctiques sont les principaux charognards », explique M. Derocher, se basant sur ses observations sur le terrain. « Ils suivent les ours polaires sur de longues distances. » Il ajoute que lorsqu’un ours polaire tue un phoque, d’autres ours sont souvent attirés par l’odeur, créant une véritable « cloche du dîner » pour tous les animaux de la région.
« Lorsque nous approchons d’un phoque tué sur la banquise, nous sommes en état d’alerte élevé. C’est comme si la cloche du dîner avait sonné et que tout le monde dans la région venait manger. »
André Derocher, expert en ours polaires, Université de l’Alberta
