Publié le 27 octobre 2025 17h38. En Indonésie, une médecin urgentiste s’est dédiée à la lutte contre les morsures de serpent, un problème de santé publique souvent négligé, et est devenue une figure emblématique dans la formation et le traitement de ces envenimations.
- Environ 135 000 morsures de serpent sont recensées chaque année en Indonésie, avec un taux de mortalité estimé à 10 %.
- Le pays compte près de 80 espèces de serpents venimeux, mais ne produit d’antivenin que pour trois d’entre elles.
- L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a reconnu l’envenimation par les serpents comme une maladie tropicale négligée en 2017.
Tri Maharani, surnommée la « Reine des Serpents », a été profondément marquée par la perte d’un patient décédé des suites d’une morsure de serpent il y a quinze ans. À l’époque, l’Indonésie manquait cruellement d’expertise médicale et de protocoles de traitement pour faire face à ce type d’urgence, alors que le pays abrite l’une des plus grandes diversités d’espèces de serpents venimeux au monde.
Cette expérience l’a convaincue de la nécessité d’agir. Après avoir obtenu un doctorat en sciences biomédicales en Belgique en 2012, elle s’est spécialisée en toxinologie – l’étude des toxines – et a entrepris un tour d’Indonésie, parcourant ses 18 000 îles pour collecter des données, soigner les victimes et sensibiliser aux dangers des morsures.
En 2017, elle a complété sa formation grâce à une bourse d’études en Australie. Elle estime que les chiffres officiels des morsures de serpent, environ 135 000 par an dont 10 % sont mortelles, sont en réalité bien plus élevés, car de nombreux patients se tournent vers des remèdes traditionnels inefficaces, voire dangereux.
Ces pratiques, comme l’application de solutions d’eau chaude, d’oignons rouges ou de pierres noires sur les plaies, peuvent aggraver les lésions tissulaires et même entraîner la mort. Le nombre de morsures est également en augmentation en raison de l’urbanisation croissante et du changement climatique, qui rapprochent les serpents des populations humaines.
Un problème mondial
Les morsures de serpent ne sont pas un problème exclusivement indonésien. L’OMS estime qu’il y a environ 2,7 millions de morsures venimeuses dans le monde chaque année, l’Asie étant la région la plus touchée. En 2017, l’organisation a classé l’envenimation par les serpents parmi les maladies tropicales négligées, au même titre que le chikungunya ou la lèpre, et s’est fixé pour objectif de réduire le taux de mortalité et d’invalidité d’ici 2030.
Tri Maharani collabore avec les hôpitaux locaux et forme le personnel médical aux directives de l’OMS. Cependant, elle a dû surmonter de nombreuses difficultés, notamment la résistance aux pratiques traditionnelles et les préjugés liés à son genre.
« Les gens ne s’attendaient pas à ce qu’un expert en toxines soit une femme. Ils m’appelaient ‘M. Maharani’.
Tri Maharani, médecin et experte en toxinologie
Elle a été confrontée à de la maltraitance, des défis et même des insultes, ainsi qu’à des tentatives de dénigrement de la part de certains collègues masculins. Cependant, elle a puisé sa force dans sa foi et dans sa conviction que sa mission était de sauver des vies.
Elle souligne que l’indifférence du gouvernement a été un obstacle plus difficile à surmonter que la discrimination sexiste. L’Indonésie ne produit actuellement de l’antivenin que pour neutraliser le venin de trois espèces de serpents, alors qu’elle en compte près de 80. De plus, le stockage et le transport de ces antidotes, qui nécessitent une chaîne du froid, sont complexes, en particulier dans un archipel aussi vaste.
Un traitement peut coûter environ 4 500 dollars, ce qui rend l’accès aux soins difficile pour de nombreuses personnes. Elle a raconté l’histoire d’un garçon de 12 ans, mordu par un serpent sur l’île de Lembata, pour lequel elle a dû se rendre en Thaïlande afin d’acheter l’antidote nécessaire, puis effectuer trois vols et dormir dans un aéroport pour le lui administrer à temps.
Elle affirme dépenser jusqu’à 90 % de son salaire pour acheter des antidotes pour ses patients, sans demander de remboursement. L’Organisation mondiale de la santé fournit des informations détaillées sur les envenimations par les serpents.


Ses efforts ont été reconnus et elle est désormais connue sous le nom de « Reine des Serpents ». Sa campagne de sensibilisation a touché des millions de personnes et la simple immobilisation après une morsure est devenue un protocole courant. L’année dernière, elle a développé un nouveau sérum antivenin contre le cobra de Java, qui devrait bientôt entrer en phase de production expérimentale.
Mais ce qui la satisfait le plus, dit-elle, est de recevoir les anciens collègues de son père, un médecin militaire. Elle ambitionne de créer la première école clinique de toxinologie du pays, afin de former une nouvelle génération de médecins à lutter contre la menace des serpents.
