Publié le 26 février 2024. L’accord bilatéral III entre la Suisse et l’Union européenne suscite des inquiétudes quant à son impact sur l’immigration, notamment en raison d’une estimation prévoyant que jusqu’à 690 000 citoyens de l’UE pourraient bénéficier du droit de séjour permanent.
- Un chiffre de 690 000 personnes potentiellement éligibles au droit de séjour permanent en Suisse après l’adoption des nouvelles règles de libre circulation est au cœur des débats.
- Des experts estiment que les nouvelles règles pourraient accroître l’immigration nette et exercer une pression supplémentaire sur le marché du logement.
- La question de savoir si la clause de sauvegarde prévue dans les traités sera réellement utilisée en cas de problèmes importants est remise en question.
Les 1 800 pages du nouvel accord européen, sur lequel les Suisses devront se prononcer, contiennent des dispositions relatives à la libre circulation des personnes qui font déjà l’objet de vives discussions. Une estimation, issue d’une analyse d’Ecoplan pour le compte du gouvernement fédéral, prévoit que jusqu’à 690 000 citoyens de l’UE pourraient obtenir le droit de s’installer définitivement en Suisse cinq ans après l’entrée en vigueur des nouvelles règles. Cette perspective soulève des interrogations sur les conséquences pour la Suisse, et des experts comme Reiner Eichenberger, économiste, et Astrid Epiney, juriste, tous deux de l’Université de Fribourg, ont partagé leurs analyses.
Le nombre de 690 000 personnes concernées est considéré comme incontestable, les chiffres étant issus d’une expertise reconnue. La question centrale réside dans le nombre de personnes qui choisiront réellement d’exercer ce droit. Selon Reiner Eichenberger, cette décision dépendra fortement de la conjoncture économique future.
« Les immigrants exigeront le droit inconditionnel de rester si leur relation de travail est menacée ou si leurs allocations de chômage expirent. »
Reiner Eichenberger, économiste à l’Université de Fribourg
Il estime que les nouveaux traités européens encourageront davantage de personnes à rester en Suisse, en particulier en période de difficultés économiques, ce qui pourrait accroître l’immigration nette et la pression sur le marché immobilier.
L’analyse met également en lumière que les nouvelles réglementations pourraient particulièrement bénéficier aux personnes occupant des emplois peu qualifiés et présentant un risque accru de chômage.
« Cela affaiblit leur incitation à ne pas recevoir d’aide sociale. »
Reiner Eichenberger, économiste à l’Université de Fribourg
Eichenberger critique le fait que l’étude ne tienne pas suffisamment compte des différences significatives en matière d’aide sociale entre la Suisse et l’UE, qui pourraient agir comme un facteur d’attraction pour l’immigration. Il souligne que les études précédentes ont souvent sous-estimé l’ampleur de l’immigration liée à la libre circulation des personnes.
Astrid Epiney, juriste à l’Université de Fribourg, nuance ces inquiétudes. Elle estime que les nouvelles libertés de circulation et de séjour ne vont pas aussi loin qu’on le pense souvent, certains « nouveaux » droits existant déjà de facto. Elle met en avant notamment le regroupement familial pour les partenaires de vie en partenariat enregistré et les droits de séjour étendus des membres de la famille originaires de pays tiers en cas de décès ou de dissolution du mariage/partenariat.
Selon Astrid Epiney, deux changements majeurs devraient être considérés comme nouveaux : l’extension du droit de séjour pour les personnes qui se retrouvent involontairement au chômage après avoir travaillé plus d’un an en Suisse (sous réserve de la capacité de travailler) et le droit de séjour inconditionnel pour les salariés et leurs familles après cinq ans de séjour légal en Suisse.
Les craintes de l’UDC concernant un regroupement familial massif et une importation de besoins en matière de protection sociale sont également abordées. Eichenberger explique que, jusqu’à présent, relativement peu de ressortissants de l’UE ont eu recours à l’aide sociale suisse. Cependant, il anticipe un changement avec l’entrée en vigueur des nouveaux accords.
« L’immigration de personnes de certains pays d’origine et groupes sociaux vers la Suisse a tendance à augmenter avec le nombre de personnes déjà présentes. C’est l’effet diaspora bien connu. »
Reiner Eichenberger, économiste à l’Université de Fribourg
Il juge donc naïve l’affirmation selon laquelle la nouvelle réglementation n’entraînerait que peu d’immigration supplémentaire problématique.
Le gouvernement fédéral prévoit une augmentation de 3 000 à 4 000 cas d’aide sociale supplémentaires, ce qui représenterait un coût additionnel de 74 millions de francs suisses par an. Eichenberger souligne que ce chiffre ne prend en compte que les coûts liés à un changement de comportement avec le type d’immigration actuel, et ne tient pas compte de l’effet d’attraction et de diaspora. Il insiste sur le fait que, quel que soit le niveau de gouvernement (Confédération, cantons, communes) ou d’assurance sociale qui supporterait ces coûts, ce sont en fin de compte les contribuables, et en particulier les travailleurs, qui en assumeraient le fardeau.
Enfin, la clause de sauvegarde prévue dans les traités européens, qui permettrait à la Suisse de restreindre l’immigration en cas de « graves problèmes », est jugée inefficace par Eichenberger. Il estime que la libre circulation des personnes entraîne une croissance démographique trop rapide, avec des conséquences sur la pénurie et l’augmentation du prix des terrains, des infrastructures et des ressources environnementales. Il conclut que cette situation pourrait entraîner une baisse de la qualité de vie en Suisse, la rapprochant des niveaux observés dans l’UE, ce qui ne serait pas considéré comme un problème majeur par les responsables européens. Il ajoute que même si la clause de sauvegarde était utilisée, elle serait trop tardive et conduirait à une politique hésitante, incitant ceux qui souhaitent venir en Suisse à le faire rapidement avant l’application de restrictions.
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