Home Technologie et scienceUn criminel trébuche sur Sky ECC

Un criminel trébuche sur Sky ECC

by Thomas Caron

L’application de messagerie cryptée Sky ECC, prisée par les criminels, pourrait bien devenir un obstacle majeur pour la justice suisse. Une décision de justice récente remet en question l’utilisation des données issues de cette application comme preuve, menaçant de faire échouer des enquêtes de grande envergure sur le trafic de drogue et le crime organisé.

Le cas d’Arno Babic, un homme de 28 ans jugé à Bülach, illustre parfaitement cette situation. Poursuivi pour avoir écoulé de la cocaïne, de l’héroïne et des pilules d’ecstasy, il a gardé un silence total face aux questions du juge concernant des échanges compromettants retrouvés sur Sky ECC. Des photos de blocs de cocaïne et de liasses de billets, échangées comme des publicités, ont été présentées à l’accusé, qui n’a pas souhaité commenter.

Selon l’acte d’accusation, Babic aurait réalisé des transactions importantes entre janvier 2020 et mars 2021, notamment l’achat de trois kilos de cocaïne pour 64 000 francs suisses le 12 janvier 2020, et la proposition de vente de 3,1 kilogrammes d’héroïne le même jour. Il est également accusé d’avoir vendu un kilo de cocaïne estampillée « Esso » pour 44 000 francs le 11 février 2020, et d’avoir proposé 100 000 pilules d’ecstasy à un contact le 23 mars 2020. Au total, il est soupçonné d’avoir échangé jusqu’à 37 kilogrammes de cocaïne, plusieurs kilogrammes d’héroïne et cent mille pilules d’ecstasy.

L’affaire a pris une tournure inattendue en août dernier lorsque le Tribunal suprême de Zurich a déclaré les messages interceptés via Sky ECC comme inutilisables. C’était la première fois qu’une cour d’appel suisse se prononçait sur la validité de ces données. Si cette décision est confirmée par le Tribunal fédéral, des dizaines d’enquêtes pourraient être compromises, faisant de la Suisse le premier pays européen à restreindre l’accès aux conversations chiffrées.

Les procureurs dénoncent une « catastrophe » pour la lutte contre le crime organisé, tandis que les avocats de la défense y voient une victoire de l’État de droit. L’argument central de la défense repose sur le principe de territorialité : les enquêteurs français ont accédé au téléphone portable de Babic depuis la Suisse, nécessitant une demande d’entraide judiciaire qui n’a pas été formulée. L’avocat de Babic estime que même une telle demande aurait été rejetée, car il n’existait pas de soupçons concrets à l’encontre de son client au moment de l’interception.

L’acte d’accusation révèle également que Babic aurait planifié des cambriolages de bijouteries à Berne, Zoug, Lucerne, Waldenburg et Soleure, et aurait même discuté de la prise d’otages de propriétaires de bijouteries. En septembre 2020, il a participé à un cambriolage dans un immeuble à Granges, où 50 mitraillettes, silencieux, chargeurs et munitions ont été volés. Il aurait ensuite proposé ces armes à la vente sur Sky ECC, modifiant certaines pour permettre le tir en rafale et les vendant finalement à un acheteur inconnu dans un parking souterrain à Wallisellen. Le procureur estime qu’il a probablement vendu ces armes à un tueur.

Le tribunal de district de Bülach a finalement condamné Arno Babic à 10 ans de prison, le déclarant coupable de délits liés aux stupéfiants, au vol, à la mise en danger de la sécurité publique avec des armes et à d’autres infractions. Il devra également verser 80 000 francs à l’État pour compenser les bénéfices tirés de ses activités criminelles. Cependant, cette décision pourrait être remise en question, et l’avenir de l’utilisation des données Sky ECC en Suisse reste incertain, en attendant une décision du Tribunal fédéral.

Une décision similaire a été rendue à Bâle début octobre, où la cour d’appel a également jugé les chats de Sky ECC inutilisables. L’affaire concerne un Colombien accusé d’avoir vendu au moins 115 kilogrammes de cocaïne (valeur estimée à plus de 8 millions de francs suisses) et d’avoir participé à l’organisation de transports internationaux d’environ 9 tonnes de cocaïne entre janvier et août 2020.

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