Le premier ministre Mark Carney a annoncé mercredi que le gouvernement fédéral dévoilera sa stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle la semaine prochaine. Ce plan, attendu depuis l’année dernière, vise à instaurer une IA souveraine et sécurisée tout en renforçant l’infrastructure informatique et les compétences du pays pour réduire sa dépendance envers les États-Unis.
Le retard est notable. Le ministre de l’Intelligence artificielle, Evan Solomon, avait initialement promis la présentation de ce document avant la fin de l’année dernière. Entre cette promesse et l’annonce de noovo.info, le centre de gravité du débat a glissé. Ottawa ne parle plus seulement d’adoption technologique, mais de sécurité et d’impacts sociaux.
Ce pivot reflète une réalité géopolitique : le Canada s’aligne désormais sur d’autres puissances moyennes, plus enclines à la réglementation que Washington. L’urgence est accentuée par l’apparition de modèles comme Claude Mythos Preview d’Anthropic, jugé si puissant par ses créateurs qu’ils ont choisi de ne pas le rendre public, poussant les régulateurs et les banques canadiennes à se réunir dès le 10 avril pour évaluer les risques.
Les six piliers de la stratégie Carney
Le gouvernement a déjà esquissé les contours de son intervention dans son énoncé économique du printemps. La stratégie ne se limite pas à des subventions, mais propose un cadre structurel reposant sur six axes prioritaires.
- L’adoption de nouvelles lois sur la protection de la vie privée et la sécurité en ligne.
- Le déploiement d’une infrastructure informatique souveraine.
- Le soutien direct à la croissance des entreprises canadiennes spécialisées en IA.
- Une coordination accrue avec les alliés internationaux.
- L’offre de formations et de programmes d’éducation pour les citoyens.
- La prise en compte des répercussions de l’IA sur le marché du travail.
L’objectif affiché est de créer un équilibre entre les partisans d’une accélération technologique et ceux qui craignent les dérives de l’automatisation. Pour le gouvernement, il s’agit de transformer l’IA en levier pour renforcer les services publics et améliorer la qualité de vie, tout en gardant le contrôle sur les données et les outils.
L’offensive pour une IA souveraine et le rôle du RPC
Le concept de souveraineté numérique est le cœur battant de l’approche Carney. Pour réduire la dépendance envers les infrastructures américaines, Ottawa tente de mobiliser des capitaux massifs. Selon des informations rapportées par Le Devoir, le ministre Evan Solomon a rencontré discrètement Tim Downing, directeur général des affaires intérieures de l’Office d’investissement du régime de pensions du Canada (RPC).

L’idée est simple mais risquée : encourager le fonds public de retraite des Canadiens à investir dans l’industrie nationale de l’IA. C’est un virage stratégique, puisque le RPC a historiquement investi dans des projets mondiaux, comme le projet Colossus d’Elon Musk au Tennessee.
Cette manœuvre soulève des questions de gouvernance. Le RPC doit, par loi, maximiser les rendements tout en minimisant les risques, sans lien de dépendance avec le gouvernement. Utiliser un fonds de pension comme bras financier d’une politique industrielle crée une tension évidente entre le mandat fiduciaire du fonds et les ambitions politiques d’Ottawa.
Parallèlement, le gouvernement mise sur des partenariats privés pour le matériel. Le soutien à Telus pour la construction de trois centres de données en Colombie-Britannique illustre cette volonté de bâtir physiquement la capacité de calcul sur le sol canadien.
Le budget 2026 et les compromis climatiques
L’ambition technologique a un prix, et il se chiffre en milliards. Le budget fédéral de 2026 prévoit plus d’un milliard de dollars pour le secteur de l’IA.

Cependant, ce financement ne vient pas sans concessions. Pour stimuler les industries de l’IA et des combustibles fossiles en Alberta, le gouvernement a accepté un recul sur certaines mesures climatiques importantes dans le cadre d’un protocole d’entente avec la province. C’est un arbitrage pragmatique, mais coûteux sur le plan environnemental, qui montre que l’IA est devenue une priorité absolue pour le cabinet Carney, au point de primer sur certains engagements écologiques.
Le renforcement du capital humain via CIFAR
L’infrastructure matérielle ne sert à rien sans le talent. Le 21 mai 2026, lors de la conférence Upper Bound, le gouvernement et l’Institut canadien de recherches avancées (CIFAR) ont annoncé un investissement de 24 millions de dollars pour soutenir l’excellence en recherche. Comme le détaille PR Newswire Canada, ce montant a permis la nomination ou la reconduction de 42 chaires de recherche.

Le réseau national compte désormais 143 titulaires de chaires, répartis dans des universités à travers le pays et affiliés aux trois grands instituts nationaux : Mila, l’Alberta Machine Intelligence Institute (Amii) et l’Institut Vecteur.
À l’Université de Montréal, trois professeurs affiliés à Mila ont vu leur chaire renouvelée pour cinq ans : Glen Berseth, spécialisé dans la prise de décision séquentielle, Hugo Larochelle, expert en apprentissage profond, et Dhanya Sridhar, qui travaille sur les modèles causaux pour les systèmes d’IA face à des contextes inédits.
Ce maillage entre le laboratoire et l’industrie est essentiel. En ciblant des secteurs comme la santé, les biotechnologies et l’énergie durable, le Canada tente de transformer son avance académique — le pays possède le troisième plus important pôle de recherche mondial en IA — en avantage économique concret.
Le dévoilement de la stratégie la semaine prochaine sera le moment de vérité. Ottawa devra préciser ce que signifie réellement une IA souveraine et, surtout, comment elle compte protéger les travailleurs canadiens tout en courtisant les fonds de pension pour financer sa course à la puissance technologique.
