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Technologie et science

Voilà à quel point la biodiversité européenne a changé en 100 ans

Publié le 24 novembre 2025 11h00:00. Des inventaires botaniques anciens, souvent oubliés, se révèlent aujourd'hui des outils précieux pour mesurer l'évolution de la biodiversité en Europe et évaluer l'efficacité des politiques de conservation. De nombreux relevés de plantes…

Publié le 24 novembre 2025 11h00:00. Des inventaires botaniques anciens, souvent oubliés, se révèlent aujourd’hui des outils précieux pour mesurer l’évolution de la biodiversité en Europe et évaluer l’efficacité des politiques de conservation.

De nombreux relevés de plantes datant de plusieurs décennies, voire de siècles, sont en train de disparaître. « Dans certains cas, les bibliothèques ont entrepris des opérations de nettoyage où tout document dépourvu de numéro ISBN était jeté », explique Ute Jandt. Des professeurs, découragés, ont même détruit des archives entières à la fin de leur carrière. En Suisse, un trésor botanique du XIXe siècle a failli subir le même sort lors de travaux de rénovation.

Cependant, l’intérêt pour ces données historiques est en pleine croissance. L’Union européenne envisage de mettre en place une surveillance systématique de la biodiversité, à l’image de ce qui se fait en Suisse depuis près de 25 ans, où la diversité végétale est cartographiée sur 500 zones aléatoires. Cette approche permettrait de mieux comprendre les dynamiques de la nature, l’évolution de la biodiversité et l’impact réel des mesures politiques.

Ces cartes et inventaires anciens agissent comme de véritables machines à remonter le temps, révélant la localisation passée des prairies, des forêts, des zones humides et des landes, ainsi que les espèces végétales qui les peuplaient autrefois.

Combler les lacunes grâce à l’imagerie satellite

À l’Université de Halle-Wittenberg, des chercheurs comparent actuellement les inventaires botaniques historiques avec des images satellites. Leur objectif est d’estimer l’étendue des habitats par le passé et de quantifier leur réduction au fil du temps. Cette méthode présente toutefois des limites : les premiers pixels des images satellites mesurent 50 mètres sur 50 mètres et les archives photographiques ne remontent pas au-delà des années 1980, ce qui ne permet que des estimations approximatives.

Le biologiste Gabriele Midolo, de l’Université tchèque d’agriculture de Prague, a opté pour une approche différente afin de pallier ces lacunes. Il a développé un modèle d’apprentissage automatique en utilisant une base de données de 700 000 images de végétation européenne collectées depuis 1960. Les données de localisation, l’altitude, les valeurs climatiques, les types d’habitats et la date de l’observation ont été intégrées dans les calculs. « Rendre ces données exploitables a été un défi », reconnaît Midolo. « Mais nous avons formulé une hypothèse qui s’est avérée correcte : les zones proches dans le temps et l’espace présentent également une végétation similaire. » Grâce à cela, le modèle a pu estimer la richesse spécifique des sites où aucun relevé n’avait été effectué, avec une précision satisfaisante.

Les résultats ont été validés en les comparant aux données réelles de zones connues. L’étude correspondante est publiée dans la revue spécialisée Lettres d’écologie.

Les analyses de Midolo mettent en évidence les changements de la diversité végétale dans différents milieux européens – forêts, prairies, maquis et zones humides. Le constat est surprenant : « Globalement, il n’y a pas de modification nette de la diversité des espèces », indique l’étude. Cependant, cette stabilité apparente masque une mosaïque de tendances opposées : des pertes et des gains qui s’équilibrent.

Dans les années 1960 et 1970, la biodiversité a fortement diminué dans de nombreuses régions d’Europe. Mais depuis les années 1980, une tendance inverse et inattendue s’est manifestée : la diversité a partiellement retrouvé son niveau dans certains secteurs. En Europe de l’Est, par exemple, l’effondrement du bloc soviétique et l’intégration à l’Union européenne ont entraîné l’abandon de nombreuses terres agricoles, qui se sont naturellement reconverties en milieux sauvages. Une situation similaire s’observe dans les Alpes, où l’agriculture est moins subventionnée.

« L’une des causes de ce déclin a probablement été l’expansion massive de l’agriculture après 1945, et l’utilisation non réglementée des engrais azotés. »

Gabriele Midolo, biologiste

« Au début, il était difficile d’interpréter ces observations », explique Midolo. « L’une des causes de ce déclin a probablement été l’expansion massive de l’agriculture après 1945, et l’utilisation non réglementée des engrais azotés. » Cela a enrichi de nombreux sols en nutriments, favorisant la prolifération de quelques espèces particulièrement compétitives. « Mais ce processus est partiellement réversible », précise Midolo. « Si les apports d’azote diminuent, la biodiversité peut à nouveau augmenter – et c’est ce qui semble se produire ces dernières décennies. »

Cet effet est également perceptible en Suisse : lorsque les biologistes, dirigés par Jürgen Dengler et Stefan Widmer, n’ont pas retrouvé les espèces précédemment répertoriées dans leur carré de 30 x 30 centimètres, ils ont élargi leur rayon de recherche à 500 mètres et ont souvent découvert ces plantes dans des zones protégées ou sur des terrains dédiés à la promotion de la biodiversité. Les agriculteurs y reçoivent une compensation financière pour des pratiques favorables, comme des fauchages tardifs ou la préservation d’espèces protégées. Et ces mesures politiques semblent porter leurs fruits : les chercheurs y ont retrouvé la quasi-totalité des espèces anciennes – mais uniquement sur des îlots isolés, et non plus sur de vastes étendues.

Les données historiques sont donc bien plus qu’une simple curiosité. Elles permettent d’identifier les mesures qui fonctionnent et celles qui échouent. Helge Bruelheide, professeur de géobotanique et directeur du groupe de recherche de Halle, en tire une conclusion sans appel : « Grâce à la législation sur la protection de la nature en Allemagne, et plus largement dans l’UE, la nature a été étonnamment bien préservée, du moins dans les zones protégées. Sans cela, je ne peux même pas imaginer à quoi ressemblerait l’Europe aujourd’hui. » Ces archives jaunies témoignent d’un paysage en mutation – et peut-être aussi d’une promesse pour l’avenir, selon laquelle le changement n’est pas toujours synonyme de perte.

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À propos de l’auteur: Thomas Caron

Thomas Caron couvre les technologies, les sciences, l’intelligence artificielle et l’innovation. Il explique les nouveautés sans jargon inutile et distingue les annonces spectaculaires des avancées réellement établies.