Chennai découvre une nouvelle façon d’apprécier la musique : des sessions d’écoute attentive, loin de la frénésie des plateformes numériques. Initiée dans le café Vinyl & Brew, cette initiative vise à réveiller l’écoute consciente et à créer une communauté autour de découvertes musicales.
L’idée est née d’une frustration exprimée par Tenma, compositeur-producteur et cofondateur du groupe indie The Casteless Collective : « J’en avais assez de voir les groupes à Chennai. Tout sonnait pareil. J’ai découvert beaucoup de musique en voyageant en Australie, en Indonésie et ailleurs, et j’adore ça », explique-t-il. Au fil des années, en encadrant d’autres artistes, il a constaté un problème récurrent : le manque d’écoute active, submergée par la production de contenus courts.
Pour Mukesh Amaran, responsable artistique et directeur créatif, la question initiale ne portait pas tant sur le format que sur l’existence d’un public réceptif. « Nous nous demandions constamment si Chennai était prête pour quelque chose comme ça », confie-t-il. La réponse, selon eux, ne viendrait pas d’enquêtes, mais de l’expérience directe.
Cette approche s’inscrit dans la continuité du projet Mother Tongue Music, un label développé par Tenma et Mukesh, qui met en avant des voix marginalisées, la musique dalit et des collaborations en dehors des circuits traditionnels. Les sessions d’écoute, même avant le lancement officiel du label, sont devenues un moyen de construire cet écosystème, une communauté qui se développe lentement plutôt qu’un marché préétabli.
La première session a donné le ton, en présentant « The Ancestral Well », un album collaboratif créé pour la Sharjah Biennial, réunissant des musiciens du monde entier. Un choix délibérément obscur, qui a pourtant suscité une réaction immédiate. « Les échanges ont été très émouvants », se souvient Tenma. « On avait l’impression que les gens écoutaient en profondeur. »
Forts de ce succès, ils ont organisé une deuxième session autour de « Selected Ambient Works 85–92 » d’Aphex Twin, un album qui défie l’écoute mélodique et exige de la patience. Le nombre de participants a augmenté, tout comme la richesse des conversations. Chaque session est façonnée par l’album lui-même. Certains disques invitent à des pauses après chaque morceau, tandis que d’autres se laissent écouter dans leur intégralité.
« S’il s’agit de musique électronique, il ne serait pas agréable d’interrompre les gens après chaque titre. Nous écoutons donc trois ou quatre morceaux ensemble, puis nous en discutons », explique Mukesh. Les discussions portent sur l’artiste, le processus de création, le contexte, mais aussi sur les réactions intimes : ce que le morceau évoque et comment il résonne après l’écoute.
Au cœur de cette initiative se trouve une forme de résistance à la consommation passive. « Au final, nous voulons que les gens deviennent des auditeurs plus conscients », souligne Mukesh. Non pas seulement écouter plus de musique, mais comprendre comment elle les touche et pourquoi. Pour les musiciens présents, cette prise de conscience a des conséquences pratiques : « Ce n’est que lorsque vous avez goûté à ce qui existe que vous pouvez décider du type de musique que vous voulez créer », ajoute-t-il.
Le choix des albums est guidé par les inspirations de Tenma et Mukesh, sans restriction de genre ou de langue. « Nous aimerions proposer un album tamoul, et nous y viendrons un jour », précise Mukesh. La prochaine session aura lieu le 10 janvier au Vinyl & Brew, à partir de 18h30. L’album à l’honneur sera « The Hissing of Summer Lawns » de Joni Mitchell. Les billets, à partir de 550 roupies (environ 5,50 €), sont disponibles sur le compte Instagram @tenmamakesmusic.