Publié le 1er octobre 2025 à 05h08. Il y a cinquante ans, le 1er octobre 1975, une série d’attentats à Madrid a marqué la naissance du GRAPO (Groupes de résistance antifasciste le premier octobre), une organisation terroriste d’extrême gauche qui allait marquer les années de transition démocratique en Espagne.
- Le GRAPO a été fondé comme bras armé du Parti communiste d’Espagne (PCE-R), en pleine période de transition politique après la mort de Franco.
- L’organisation est responsable de 85 meurtres et de plus de 1 000 actions violentes entre 1975 et 2006.
- Malgré plusieurs opérations policières et des tentatives de négociation, le GRAPO n’a jamais été complètement démantelé et continue d’exister sous une forme réduite.
Le GRAPO est apparu dans un contexte de tensions politiques et sociales intenses en Espagne, alors que le pays sortait de près de quatre décennies de dictature franquiste. L’organisation se définissait comme une force combattant pour le renversement de la démocratie bourgeoise et l’établissement d’une “dictature du prolétariat”, selon l’historien Jonatan Rodrigues, auteur de l’ouvrage « Los Grapo contre l’État ».
Les premiers signes de l’existence du GRAPO se sont manifestés le 1er octobre 1975, avec une triple attaque à Madrid qui a coûté la vie à quatre policiers nationaux : Antonio Fernández, Agustín Ginés, Joaquín Alonso et Miguel Castilla. Ces attentats, perpétrés en réponse à l’exécution de membres de l’ETA et du FRAP quelques jours auparavant, ont donné son nom à l’organisation.
Le GRAPO est né d’une scission au sein du Parti communiste d’Espagne (PCE), dirigé par Santiago Carrillo, dont certains membres considéraient la ligne politique comme trop réformiste. Ces dissidents se sont regroupés au sein du PCE-R (Parti communiste d’Espagne – Réorganisé) et ont créé le GRAPO comme son bras armé.
Entre 1975 et 2006, le GRAPO a mené une campagne de violence qui a fait 85 morts, 16 kidnappings et plus de 1 000 actions violentes. L’organisation est ainsi devenue le deuxième groupe terroriste le plus meurtrier d’Espagne, après l’ETA.
L’année la plus sanglante du GRAPO fut 1979, avec 31 meurtres. L’attentat le plus meurtrier de l’organisation fut celui de la cafétéria de la rue Californie 47 à Madrid, en mai 1979, qui fit neuf morts et plus de 60 blessés. Les terroristes avaient dissimulé cinq kilos de caoutchouc-2 dans un sac de sport placé dans les éviers du rez-de-chaussée.
Selon Rodrigues, cet attentat marque un tournant dans la stratégie du GRAPO, car il s’agissait de la première attaque ciblant des civils “conscients”. Jusqu’alors, les objectifs de l’organisation étaient principalement des représentants des institutions, des oligarques et des forces de l’ordre.
Parmi les actions les plus marquantes du GRAPO, on peut également citer l’enlèvement et la disparition de l’homme d’affaires Publio Cordón en juin 1995. L’organisation avait réclamé une rançon de 400 millions de pesetas (environ 2,5 millions d’euros) en échange de sa libération, une somme qui fut effectivement payée en août. Cependant, Publio Cordón n’est jamais réapparu.
Sa femme, Pilar Muro, se souvenait dans Le Monde de l’incertitude qu’elle a vécue après avoir payé la rançon :
« Il sera qu’ils lui aient dit de le laisser attendre que le soleil tombe là où il est, il sera qu’ils lui ont dit de sortir la lune, ce sera qu’ils lui ont dit d’attendre qu’il redevienne le jour. »
Pilar Muro, épouse de Publio Cordón
La version officielle des terroristes, communiquée au journal El País, était qu’ils l’avaient libéré et qu’ils n’avaient plus eu de nouvelles de lui. En 2007, la Cour nationale a condamné Fernando Silva Sande à 28 ans de prison pour l’enlèvement de Cordón, et il a reconnu plus tard que sa mort était due à un “accident tragique” survenu lors d’une tentative d’évasion par la fenêtre d’un deuxième étage.
Aujourd’hui, la famille de Publio Cordón ignore toujours où se trouve son corps et n’a pu lui dire adieu. L’absence de corps et les témoignages contradictoires des ravisseurs ont empêché la Cour nationale de les condamner pour homicide par omission.
Au fil des années, le GRAPO a subi de nombreux coups portés par les forces de police, qui ont arrêté plusieurs de ses dirigeants et démantelé des commandos. En 1977, le comité central de l’organisation et le commandement de Madrid ont été arrêtés. Dans les années 1980, des commandos en Galice, en Asturies et à Barcelone ont été démantelés.
En novembre 2000, une opération conjointe de la garde civile espagnole et de la police française a permis de démanteler la direction du groupe installée à Paris, avec l’arrestation de sept dirigeants, dont le “Camarade Arenas”.
Malgré ces opérations, le GRAPO a réussi à se réorganiser grâce à sa structure “compartimentée”, qui permettait aux membres de l’organisation de rester en sécurité même si un commandement était démantelé.
En 1996, le gouvernement de José María Aznar a entamé des négociations avec le GRAPO en vue d’un accord de cessation de la lutte, proposant de gracier tous les prisonniers en échange de la remise des armes. Cependant, le manque de collaboration du GRAPO et l’absence d’informations sur le sort de Publio Cordón ont fait échouer les négociations.
En 2003, le juge de la Cour nationale Baltasar Garzón a porté un coup décisif au GRAPO en suspendant les activités du PCE-R, considérant qu’il “corrigeait les tactiques et la stratégie de la lutte armée”. La justice espagnole avait prouvé que le Parti communiste jouait un rôle de leadership dans la branche militaire.
Grâce à la coopération entre les forces de sécurité espagnoles et françaises, le bras armé du GRAPO a été démantelé. Cependant, l’organisation n’a jamais été officiellement dissoute et, selon Rodrigues, elle pourrait encore exister sous une forme réduite. Bien que dépourvue de capacité opérationnelle, elle conserve des armes et certains membres, comme le “Camarade Arenas”, continuent de maintenir l’organisation en vie et de revendiquer ses actions sur les réseaux sociaux.
