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Pourquoi l’or? L’étude de cas russe

by Amélie Bernard

Face aux sanctions occidentales, la Russie a trouvé dans l’or un allié inattendu pour amortir les chocs économiques. L’accumulation stratégique de réserves aurifères par la Banque de Russie, amorcée en 2014, s’avère aujourd’hui un rempart face au gel de ses avoirs à l’étranger.

Depuis 2014, la Banque de Russie a massivement investi dans l’or, augmentant ses réserves d’environ 40 millions d’onces (1 244 tonnes) lorsque le prix de l’once oscillait entre 1 100 $ et 1 500 $. Aujourd’hui, avec un cours de l’or dépassant les 3 000 $ l’once, ces réserves ont pris de la valeur, atteignant environ 96 milliards de dollars, soit une augmentation de 72 %.

Cette stratégie s’est révélée cruciale alors que la Russie est largement exclue du système financier occidental suite à l’invasion de l’Ukraine. Près de 322 milliards de dollars d’actifs russes sont actuellement bloqués, selon Bloomberg.

L’or a donc agi comme une véritable bouée de sauvetage. Si la Russie ne récupérait jamais ces actifs gelés, la plus-value de ses réserves d’or couvrirait environ un tiers de la perte. Selon les analystes, si ces actifs étaient confisqués à la fin du conflit, le Kremlin disposerait d’une marge de manœuvre financière sans précédent.

Au début de la guerre, la Russie détenait encore environ la moitié de ses réserves en dollars américains, en euros et en livres sterling. L’autre moitié était constituée de yuans et d’or, ces derniers restant accessibles. Une décision prévoyante avait été prise avant l’invasion : transférer les fonds nationaux de bien-être sur le yuan (60 %) et l’or (40 %). Une étude de la Rand Corporation souligne que cette manœuvre témoignait d’une anticipation d’une pression économique accrue de l’Occident, et que ces fonds ont été utilisés pour soutenir le budget pendant le conflit.

Alex Isakov, analyste chez Bloomberg Economics, a observé que « l’accumulation d’une importante réserve d’or était une couverture contre les chocs géopolitiques – et cela a fonctionné ».

La Banque de Russie poursuivait trois objectifs avec sa politique d’achat d’or : diversifier les actifs de réserve internationaux pour réduire les risques liés aux pays émetteurs de monnaies de réserve, accroître la liquidité de la monnaie locale en échangeant de l’or physique contre des roubles, et soutenir les mineurs d’or locaux en créant une demande stable.

À l’heure actuelle, la Russie semble satisfaite de sa situation financière. Oleg Kuzmin, directeur de la recherche chez Renaissance Capital, estime que la Banque de Russie dispose de suffisamment de liquidités en yuans pour faire face à d’éventuels chocs. En l’absence d’une crise majeure, une vente de ses réserves d’or est peu probable, compte tenu des « options limitées en matière de fonds réels ».

L’or n’est pas resté inactif. Selon l’étude de la RAND, « l’or est devenu une ressource stratégique pour l’État russe », influençant sa capacité à générer des revenus, sa politique monétaire, et sa campagne internationale de dénollarisation. Il joue également un rôle clé dans les échanges commerciaux en temps de guerre, notamment comme moyen de paiement.

L’État russe encourage activement le troc et les échanges en nature, utilisant l’or pour garantir les devises fortes et les biens étrangers, bien que l’ampleur et les détails de ces opérations restent méconnus.

Selon le Kyiv Independent, la Russie échange de l’or contre d’autres devises, dont le dollar et l’euro, et l’utilise directement pour effectuer des achats. Des enquêtes ont révélé que des banques non autorisées échangeaient de l’or contre de l’argent en Turquie, et que la Russie a partiellement payé un fabricant de drones iranien, Sahara Thunder, en or pour 6 000 drones Shahed et l’équipement associé.

Malgré les efforts occidentaux pour entraver l’utilisation de l’or par la Russie, sa fongibilité et la demande mondiale pour ce métal précieux rendent cette tâche difficile. L’or reste une valeur refuge universellement reconnue.

Il ne s’agit pas de cautionner les actions de la Russie, mais de souligner la nature intrinsèque de l’or comme monnaie et son rôle fondamental dans l’économie mondiale. Lorsque les monnaies fiduciaires sont dévaluées ou échouent, l’or demeure une alternative viable.

C’est précisément pour cette raison que de nombreux pays accumulent de l’or à un rythme soutenu. La demande officielle d’or de la part des banques centrales a dépassé les 1 000 tonnes pour la troisième année consécutive en 2024, contre une moyenne de 473 tonnes par an entre 2010 et 2021.

Cette tendance s’est accélérée après les sanctions occidentales imposées à la Russie. D’autres pays, conscients de la « militarisation du dollar », prennent des mesures pour réduire leur dépendance à la monnaie américaine. Un rapport du Conseil de l’Atlantique indique que « ces dernières années, et surtout depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie et l’escalade ultérieure de l’utilisation des sanctions financières par le G7, certains pays ont exprimé leur intention de se diversifier par rapport au dollar ». Parallèlement, la part du dollar dans les réserves de change diminue.

La puissance de l’or et les risques liés à la détention de dollars sont désormais reconnus par de nombreux États. Une leçon que chacun devrait retenir.

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