À travers les destins féminins, de figures historiques aux proches de l’auteure, la journaliste Julia Ioffe propose une analyse inédite de la Russie contemporaine et de son évolution depuis la révolution. Son livre, Motherland, interroge la place des femmes dans la société russe et comment leur traitement reflète les mutations profondes du pays.
Ioffe, qui a quitté l’Union soviétique avec sa famille en 1990 à l’âge de sept ans, s’appuie sur un héritage familial exceptionnel pour étayer son propos. Ses ancêtres, issues de divers horizons géographiques de l’ancienne URSS – Russie et Ukraine notamment – étaient médecins, chimistes, ingénieures, et occupaient des postes à responsabilité. Elle souligne que, bien que remarquables, ces femmes étaient considérées comme des individus ordinaires dans leur propre pays, soulevant la question de savoir comment la Russie a pu évoluer vers la situation actuelle.
Le livre entremêle souvenirs personnels, récits familiaux et enquêtes journalistiques pour offrir une perspective nouvelle sur un siècle d’histoire russe. Ioffe revisite les figures souvent oubliées ou mal comprises du passé, comme Alexandra Kollontaï (diplomate et féministe marxiste), Nadejda Kroupskaya (épouse de Lénine et militante pour la coéducation), Inessa Armand (propagandiste bolchevique et compagne de Lénine) et Nadejda et Svetlana Allilouïeva (épouse et fille de Staline). Elle croise également les témoignages de militantes contemporaines, telles que les membres du groupe Pussy Riot, les opposantes à la guerre et Ioulia Navalnaïa, veuve de l’opposant politique Alexeï Navalny.
L’auteure aborde avec chaleur et pertinence des données significatives : en 1917, lors de la Révolution de février, les femmes représentaient 40 % de la main-d’œuvre et jouaient donc un rôle central dans la fondation de l’Union soviétique, un mouvement qui prétendait valoriser la classe sociale au détriment du genre. Cependant, les années 1930 ont vu la répression de nombreux « pères de la révolution », mais, comme le souligne Ioffe, « des dizaines de milliers de femmes soviétiques ont été arrêtées simplement pour être les épouses d’hommes qui avaient été arrêtés ». Un seul camp, le camp d’Akmolinsk pour les épouses de traîtres à la patrie, a traité 20 000 femmes.
Ioffe relate le souvenir de sa grand-mère Emma pointant la maison de Lavrentiy Beria (bourreau de Staline) à Moscou, un lieu qu’elle évitait soigneusement lorsqu’elle était enfant. Aujourd’hui, Emma ne peut être inhumée dans son pays natal, car il est devenu trop dangereux pour sa famille d’y retourner. Son père, quant à lui, a prononcé une phrase marquante : « Notre patrie est un pays sans avenir ». Bien qu’elle continue de rêver de Moscou, Ioffe reconnaît la justesse de ses paroles.
Motherland s’inscrit dans la continuité d’autres témoignages poignants, comme celui de l’écrivaine ukrainienne Olia Hercules dans son livre Strong Roots, qui explore l’histoire et la culture ukrainiennes à travers les récits de ses ancêtres féminines. Les personnages que Ioffe ressuscite sont à la fois des témoins et des indicateurs précoces des dérives de la société russe. Motherland est une analyse lucide et passionnante de la manière dont la Russie en est arrivée à sa situation actuelle.
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