Publié le 16 octobre 2024. Une nouvelle vague d’influenceurs occidentaux, surnommés les « Talibros », provoque la controverse en présentant une vision décalée et souvent édulcorée de l’Afghanistan sous le régime taliban, suscitant des inquiétudes quant à la désinformation et à la banalisation de situations préoccupantes.
- Des créateurs de contenu mettent en scène des scènes incongrues en Afghanistan, comme des selfies avec des kalachnikovs ou des exercices physiques sur des chars, créant un contraste saisissant avec la réalité du pays.
- Ces « Talibros » affirment remettre en question les récits médiatiques traditionnels sur l’Afghanistan, mais sont accusés de minimiser l’oppression et les restrictions imposées par les talibans, notamment envers les femmes.
- Ce phénomène s’inscrit dans une tendance plus large de méfiance envers les médias traditionnels et de recherche de sources d’information alternatives, souvent sur les réseaux sociaux.
Ce qui pourrait ressembler à une scène de recrutement djihadiste d’une autre époque – des otages cagoulés, des ravisseurs armés – se révèle être une mise en scène orchestrée par des influenceurs américains. Au lieu de la terreur, un sourire et un enthousiaste « Bienvenue en Afghanistan ! » marquent le début d’une série de vidéos où l’on voit ces créateurs de contenu pratiquer des tractions sur des canons de chars, prendre des selfies avec des armes et interagir avec des touristes dans un pays où la musique était autrefois interdite et où les femmes étaient lapidées. Il ne s’agit pas d’une satire, mais d’une stratégie marketing délibérée.
Addison Pierre Maalouf, connu sous le pseudonyme d’Arabe auprès de ses deux millions d’abonnés sur YouTube, s’est notamment fait remarquer en visitant les « marchés des femmes » en Afghanistan. Il filme avec une feinte surprise le fait que des femmes parlent en public, tout en affichant à l’écran un titre d’actualité occidentale annonçant l’interdiction faite aux femmes de s’exprimer. L’implication est claire : l’hystérie médiatique serait démentie par la réalité observée. Pourtant, la réalité est que les femmes afghanes restent soumises à des restrictions sévères, leur liberté d’expression étant étroitement surveillée et leurs perspectives d’éducation considérablement réduites.
Kurt Caz, un vlogger sud-africain, a quant à lui abandonné la couverture de zones dangereuses au Venezuela et au Kenya pour déambuler dans les rues de Francfort, en Allemagne, en compagnie de militants d’extrême droite, se plaignant de la présence de « migrants illégaux » et surnommant la ville « Crackfurt ». Ce changement de focus est révélateur : les « Talibros » ne se contentent plus de documenter le « risque » à l’étranger, ils l’instrumentalisent désormais pour alimenter des discours alarmistes dans leurs pays d’origine, avertissant les jeunes hommes occidentaux d’un effondrement imminent de leurs propres villes.
Ce phénomène ne se limite pas à une simple excentricité. Les « Talibros » maîtrisent les mécanismes de l’économie de l’attention, exploitant la méfiance, monétisant l’indignation et simplifiant à l’extrême des réalités complexes pour créer un discours percutant et mémorable. Ils profitent d’une crise de confiance envers les médias traditionnels – seulement un quart des moins de 50 ans affirme faire pleinement confiance aux informations qu’ils reçoivent – pour se positionner comme des « révélateurs de vérité », construisant des communautés en ligne sur YouTube et Patreon.
L’ironie réside dans le fait que ces influenceurs ne vendent pas la réalité, mais un sentiment : l’illusion de détenir un savoir secret, d’être plus perspicace que le reste de la population. Plus ce sentiment est fort, plus il est difficile de le remettre en question. Le contenu de voyage a toujours flirté avec le danger, mais les « Talibros » ont transformé cet attrait en une idéologie, s’inscrivant dans la lignée des provocateurs en ligne comme Andrew Tate et Sneako, qui ont découvert le potentiel viral et lucratif du contrarianisme.
L’économiste politique William Davies a souligné ce changement dans son ouvrage Nervous States : lorsque la vérité objective s’effondre, l’intuition prend le dessus. Les faits perdent de leur importance, seuls les ressentis comptent. Et personne ne manipule mieux les ressentis qu’un influenceur charismatique, armé d’une GoPro, d’un ressentiment et d’une escorte talibane.
Il est peu probable que les « Talibros » disparaissent de sitôt. Ils sont plutôt le symptôme d’une tendance plus large. Alors que les plateformes récompensent l’indignation au détriment de la nuance et que le public recherche un contenu « non filtré », les algorithmes continueront de renforcer ce mélange d’ironie et d’idéologie. Des influenceurs grand public comme les Nelk Boys et Jake Paul s’orientent déjà vers des territoires similaires. Le danger n’est pas que le public se mette à idolâtrer les talibans, mais qu’il cesse de croire les autres, sauf les provocateurs. Que la vérité elle-même devienne un choix esthétique, où même les décapitations, la misogynie et l’extrémisme religieux sont réduits à du simple contenu. Et lorsque cela se produira, les « Talibros » ne seront plus de simples influenceurs, mais les architectes d’une nouvelle forme d’ignorance – une ignorance qui rit en réécrivant l’histoire, monétise les traumatismes et vend une nation déchirée par la guerre comme toile de fond pour une miniature YouTube.
À ne pas manquer
