Home MondeLa diplomatie mémorielle du Vietnam : conserver le passé pour un avenir incertain

La diplomatie mémorielle du Vietnam : conserver le passé pour un avenir incertain

by Clara Dubois

Publié le 2025-11-04 06:00:00. Le Vietnam renforce ses alliances diplomatiques en misant sur la mémoire collective et la réconciliation historique, une stratégie subtile pour naviguer dans un contexte géopolitique de plus en plus tendu et multipolaire.

  • Hanoï commémore activement ses liens historiques avec ses partenaires traditionnels, notamment la Chine, le Laos, la Russie et le Cambodge, à travers des défilés militaires et des cérémonies commémoratives.
  • Simultanément, le Vietnam entretient une diplomatie de la mémoire avec les États-Unis, en mettant l’accent sur les opportunités manquées d’amitié et en promouvant un récit de réconciliation.
  • Cette approche multidimensionnelle permet au Vietnam de préserver son indépendance et de poursuivre une politique étrangère équilibrée, tout en rassurant ses partenaires sur ses intentions pacifiques.

Le Vietnam déploie une stratégie diplomatique originale, axée sur la « diplomatie de la mémoire » – l’utilisation stratégique de la mémoire collective pour servir ses objectifs de politique étrangère. Cette approche, de plus en plus visible ces derniers mois, vise à consolider les relations avec ses alliés historiques tout en apaisant les tensions avec d’anciens adversaires, dans un contexte international marqué par la montée des rivalités entre blocs.

Cette année, Hanoï a multiplié les gestes symboliques témoignant de sa solidarité avec ses partenaires traditionnels. Le 30 avril, lors du défilé marquant le 50e anniversaire de la réunification nationale, des soldats chinois, laotiens et cambodgiens ont défilé aux côtés des troupes vietnamiennes. Le 2 septembre, des contingents militaires de ces trois pays, rejoints par la Russie, ont participé au défilé célébrant le 80e anniversaire de l’indépendance nationale. Un mois plus tôt, le ministère vietnamien de la Défense avait inauguré un site commémoratif au sein du Musée d’histoire militaire du Vietnam, honorant les soldats et conseillers militaires soviétiques, cubains, chinois, laotiens et cambodgiens qui ont soutenu les guerres d’indépendance du Vietnam.

Le Vietnam a également participé à des cérémonies commémoratives organisées par ses partenaires. Le 9 mai, 68 militaires vietnamiens ont rejoint le défilé russe commémorant la victoire soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale – une première pour l’Armée populaire vietnamienne dans un défilé militaire à l’étranger. En septembre, le président Luong Cuong a assisté à un défilé militaire chinois marquant le 80e anniversaire de la victoire contre le fascisme. Le mois suivant, le secrétaire général du Parti communiste vietnamien, To Lam, a visité la Corée du Nord et a assisté à un défilé militaire célébrant le 80e anniversaire de la fondation du parti au pouvoir. Plus d’informations sur la visite de To Lam en Corée du Nord.

Ces démonstrations de loyauté politique servent également à rassurer les partenaires traditionnels du Vietnam sur son alignement, dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes. Elles permettent à Hanoï de maintenir une politique étrangère multidirectionnelle, en évitant de prendre parti dans les blocs concurrents qui se forment à l’échelle mondiale. Analyse des alliances de mémoire par le CSIS.

Cependant, la diplomatie mémorielle du Vietnam ne se limite pas à ses alliés traditionnels. Le rapprochement avec les États-Unis, ancien ennemi, nécessite également une gestion stratégique du passé. Hanoï s’efforce de « mettre le passé de côté et de se tourner vers l’avenir », afin d’éviter que les souvenirs douloureux de la guerre du Vietnam ne compromettent le développement de partenariats de coopération.

« Nous ne pouvons pas choisir le passé, mais nous pouvons choisir comment regarder le passé afin de pouvoir faire des choix pour l’avenir. »

To Lam, Secrétaire général du Parti communiste vietnamien

Cette approche se traduit par une réinterprétation sélective de l’histoire. Lors d’un discours prononcé aux États-Unis l’année dernière, à l’occasion du premier anniversaire du partenariat stratégique global, To Lam a retracé l’histoire des relations Vietnam-États-Unis jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, soulignant l’assistance fournie par les forces vietnamiennes aux pilotes américains et les lettres adressées par Hô Chi Minh aux dirigeants américains, dont le président Harry Truman, pour obtenir un soutien à l’indépendance du Vietnam. Il a reconnu que, « en raison des conditions et circonstances historiques », la requête de Hô Chi Minh n’avait pas été satisfaite, mais a affirmé que l’établissement d’un partenariat stratégique global entre les deux pays répondait désormais à son aspiration initiale. Discours de To Lam à l’occasion du premier anniversaire du partenariat stratégique global.

Cette narration, axée sur les opportunités manquées d’amitié, est renforcée par les célébrations organisées par le Vietnam à l’occasion de ses liens avec les États-Unis en 2025. Le 17 octobre, les deux pays ont commémoré le 80e anniversaire de la création de l’Association d’amitié Vietnam-États-Unis. Phan Anh Son, président de l’Union vietnamienne des organisations d’amitié, a déclaré que Hô Chi Minh avait fondé cette association « pour garantir que les deux nations, autrefois camarades au sein des forces alliées, continueraient à coopérer pour la paix et le progrès ». Célébration du 80e anniversaire de l’Association d’amitié Vietnam-États-Unis.

Lors d’un déplacement à New York, le président Luong Cuong a rencontré des vétérans américains et d’anciens militants anti-guerre à l’occasion du 30e anniversaire de la normalisation des relations bilatérales. Il a également évoqué les lettres de Hô Chi Minh à Harry Truman, soulignant l’esprit de pardon du peuple vietnamien et la coopération bilatérale pour surmonter les séquelles de la guerre. Il a réitéré le message de To Lam : « Nous ne pouvons pas choisir le passé, mais nous pouvons choisir comment regarder le passé afin de pouvoir faire des choix pour l’avenir. » Rencontre du président Luong Cuong avec des vétérans américains et des militants anti-guerre.

Le Vietnam semble ainsi s’engager dans une démarche active de co-construction d’un récit de réconciliation avec les États-Unis, une histoire où les anciens ennemis surmontent le passé pour devenir des partenaires stratégiques. Un exemple frappant de cette approche est le partenariat entre le Musée des vestiges de la guerre du Vietnam et l’USAID pour développer une exposition sur la réconciliation Vietnam-États-Unis et les programmes financés par les États-Unis visant à traiter les conséquences de la guerre. Il est particulièrement significatif qu’un musée d’État initialement dédié à la dénonciation des crimes de guerre américains accepte désormais d’accueillir une exposition financée par les États-Unis, mettant en avant les activités humanitaires américaines au Vietnam.

Bien que l’exposition ait été reportée en raison de changements administratifs aux États-Unis, cette initiative témoigne de la volonté du Vietnam d’harmoniser les interprétations historiques de la période post-normalisation avec celles des États-Unis. Article sur les retards de l’exposition.

En mettant stratégiquement en avant différentes mémoires historiques, en fonction des sensibilités de chaque partenaire, le Vietnam signale ses intentions pacifiques et renforce ses relations bilatérales dans l’intérêt national. Le passé – ou plutôt ses interprétations – s’avère donc un atout essentiel pour le Vietnam, alors qu’il navigue dans un avenir incertain. Analyse de la diplomatie d’équilibre du Vietnam par The Diplomat.

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