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Les Somaliens kenyans peuvent jouer un rôle clé dans la diplomatie de la diaspora entre les deux nations

by Amélie Bernard

Publié le 24 octobre 2024 10h30. Les relations entre le Kenya et la Somalie, historiquement tendues, pourraient trouver un nouvel élan grâce à la diaspora somalienne kenyane, un pont souvent négligé entre les deux nations.

  • La communauté somalienne au Kenya, biculturelle et transnationale, joue un rôle crucial dans le maintien des liens économiques, sociaux et culturels entre Nairobi et Mogadiscio.
  • Malgré des périodes de normalisation avortées, les réseaux informels et les initiatives locales portés par cette diaspora contribuent à renforcer la confiance et à surmonter les méfiances héritées du passé.
  • Une approche diplomatique axée sur la diaspora pourrait transformer la fragile normalisation actuelle en une coopération durable entre les deux pays.

Les relations entre le Kenya et la Somalie ont longtemps été marquées par l’instabilité sécuritaire, les différends frontaliers et les tensions diplomatiques. Pourtant, un facteur de rapprochement essentiel est souvent sous-estimé : la communauté somalienne kenyane. Cette population, à la fois kenyane et somalienne, possède des réseaux sociaux, culturels et commerciaux étendus qui s’étendent de Nairobi à Mogadiscio, et qui peuvent jouer un rôle déterminant dans la construction d’une relation bilatérale plus solide.

Ces dernières années, la rhétorique sécuritaire a dominé les échanges entre les deux pays. Au Kenya, les personnes d’origine somalienne sont parfois perçues avec suspicion, un héritage de la guerre de Shifta (1963-1967), lorsque la région du nord du Kenya a tenté de faire sécession pour rejoindre la Somalie. Cette méfiance s’est accrue après les attentats d’Al-Shabaab contre le centre commercial Westgate en 2013 et l’université de Garissa en 2015. Les cycles électoraux ont souvent exacerbé ces tensions nationalistes, rendant les tentatives de normalisation, comme la reprise des vols directs et la simplification des visas en 2019, de courte durée.

Le quartier d’Eastleigh, à Nairobi, est un centre névralgique de la diaspora somalienne au Kenya. Ce quartier commercial dynamique abrite des marchés florissants, des systèmes de transfert de fonds essentiels et des réseaux commerciaux transfrontaliers qui maintiennent des liens vitaux avec la Somalie et contribuent à l’économie kenyane. Eastleigh pourrait ainsi servir de laboratoire pour une diplomatie communautaire, où les échanges quotidiens et les partenariats d’affaires favorisent des contacts réguliers et renforcent la confiance mutuelle.

La diaspora somalienne ne se limite pas aux transferts de fonds. Elle joue également un rôle important dans le renforcement des capacités politiques et sociales au Kenya et en Somalie, en transférant des normes, des connaissances institutionnelles et des expériences en matière de résolution de problèmes. Malgré les pressions exercées par les attaques d’Al-Shabaab dans les années 2010, la communauté des affaires d’Eastleigh, les réseaux politiques locaux et les organisations de la société civile se sont développés, offrant une image plus positive et constructive.

Des initiatives concrètes, telles que le soutien technique aux processus de paix en Somalie et les coentreprises transfrontalières, témoignent de cette dynamique positive. Pour pérenniser ces progrès, il est essentiel d’institutionnaliser ces micro-étapes et d’aligner la diplomatie de la diaspora sur les politiques gouvernementales. L’influence politique et économique croissante des Somaliens kenyans, combinée à leurs réseaux sociaux transnationaux, pourrait jeter les bases d’une normalisation durable des relations entre les deux pays.

Des personnalités comme feu Yusuf Haji, qui a servi de ministre de la Défense du Kenya et de médiateur dans les négociations de paix avec le gouvernement de transition somalien, illustrent l’importance de la compréhension interculturelle et de la confiance mutuelle. Sa maîtrise du somali et du swahili, ainsi que sa capacité à naviguer dans les deux cultures politiques, lui ont permis de créer un climat de dialogue constructif. De même, le général Mahmoud Mohamed a joué un rôle clé dans la préservation de la constitution kenyane en réprimant une tentative de coup d’État en 1982, démontrant ainsi que les soldats d’origine somalienne pouvaient également être des symboles de loyauté nationale.

Plus récemment, des hommes politiques tels qu’Aden Duale et Farah Maalim ont développé un discours qui défend à la fois l’identité somalienne et les intérêts nationaux du Kenya. Ces figures contribuent à briser le stéréotype selon lequel « l’ethnicité crée la fidélité » et mettent en évidence la capacité de l’identité hybride à générer de la confiance. Ils démontrent que les Somaliens kenyans ne sont pas seulement des sujets de débats sur la sécurité, mais peuvent également être des acteurs de légitimité et de paix.

Comment cela fonctionne

1. **Pont d’information :** Les Somaliens kenyans sont en mesure de traduire les langages bureaucratiques et politiques des deux pays, étant intégrés dans les institutions gouvernementales au Kenya et dominant les réseaux sociaux en Somalie et au Somaliland.

2. **Pont de confiance :** Les liens familiaux et communautaires des Somaliens, combinés à leurs relations formelles avec les autorités publiques, créent une confiance mutuelle. Les exemples de Yusuf Haji et du général Mahmoud Mohamed illustrent leur capacité à maintenir ouverts les canaux de dialogue en temps de crise.

3. **Pont économique :** Les coentreprises établies dans des centres commerciaux comme Eastleigh créent des espaces gagnant-gagnant au-delà de la politique. Les réseaux de biens, de services et de crédit survivent aux fluctuations diplomatiques.

Les gouvernements peuvent signer des accords, mais ce sont les sociétés qui en déterminent la pérennité. Pour aller au-delà des normalisations diplomatiques ponctuelles, il est impératif de renforcer la confiance entre les deux sociétés. Les exemples, des réseaux commerciaux d’Eastleigh au rôle de Yusuf Haji dans le processus de paix somalien, prouvent que la diplomatie de la diaspora fonctionne déjà. Il reste à aligner et à synchroniser ces pratiques dans un cadre compatible avec les politiques étatiques, en accordant une attention particulière à la diplomatie de la diaspora. Les identités hybrides des Somaliens kenyans pourraient ainsi contribuer à forger un lien durable entre les deux nations.

Crédit photo : Atmis Somalie domaine public.

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