Home MondeQue se passe-t-il lorsque les alliés ne font pas confiance à l’Amérique pour garder un secret ?

Que se passe-t-il lorsque les alliés ne font pas confiance à l’Amérique pour garder un secret ?

by Clara Dubois

La confiance des alliés envers les États-Unis en matière de partage de renseignements s’érode, révélant une crise profonde au sein des alliances traditionnelles. Des incidents récents, impliquant le Royaume-Uni, le Canada et la Colombie, témoignent d’une méfiance croissante face à la gestion de l’information sensible par l’administration américaine.

Mardi, CNN a révélé que le Royaume-Uni a suspendu le partage d’informations avec Washington concernant les navires suspectés de trafic de drogue dans les Caraïbes. Cette décision, sans précédent, est motivée par la crainte d’être associé à des opérations militaires britanniques considérées comme illégales. Plusieurs îles des Caraïbes sont des territoires britanniques, et la coopération entre les deux pays en matière de lutte contre le narcotrafic est traditionnellement étroite.

Le Canada a également exprimé ses réserves, indiquant clairement qu’il ne souhaite pas que ses renseignements soient utilisés dans des frappes militaires ayant des conséquences mortelles. Mercredi, le président colombien Gustavo Petro a annoncé une mesure similaire, mettant fin au partage de renseignements avec Washington. Petro, qui entretient des relations tendues avec l’administration Trump, est un partenaire de longue date des États-Unis dans la lutte contre les stupéfiants.

Ces révélations interviennent après un autre incident préoccupant, rapporté par le New York Times. Le directeur du FBI, Kash Patel, aurait licencié un agent du FBI basé à Londres, malgré une promesse personnelle faite au chef du MI5, le service de renseignement intérieur britannique, de protéger son poste. Cet agent était responsable de technologies de surveillance de pointe, cruciales pour la sécurité du Royaume-Uni, notamment pour surveiller d’éventuelles menaces liées à la construction d’une nouvelle ambassade chinoise près de la Tour de Londres.

Ces cas ne sont pas isolés. Le mois dernier, les directeurs des deux principales agences de renseignement néerlandaises, membres de l’OTAN, ont annoncé qu’ils allaient restreindre leur coopération avec les États-Unis, invoquant des inquiétudes concernant la « politisation » des services de renseignement et les violations des droits de l’homme.

La détérioration des relations entre les États-Unis et le Royaume-Uni est particulièrement sensible, les deux pays étant membres de “Five Eyes”, une alliance de partage de renseignements regroupant cinq nations anglophones. Fondée après la Seconde Guerre mondiale, cette alliance est considérée comme la plus puissante et la plus importante au monde dans le domaine du renseignement.

L’incident impliquant Patel en Nouvelle-Zélande l’été dernier illustre également cette tension. Il avait tenté d’offrir aux responsables locaux des armes imprimées en 3D, illégales en vertu de la législation néo-zélandaise, qui ont dû être détruites.

Ces événements sont le résultat direct, selon les analystes, de la politique de l’administration Trump consistant à nommer des partisans à des postes clés au sein des services de renseignement, ainsi que d’une utilisation politisée de l’information et d’un mépris affiché pour le droit international.

Les inquiétudes concernant la gestion du renseignement par Donald Trump remontent à son premier mandat. En 2017, il avait divulgué des informations classifiées sur l’État islamique, fournies par Israël, à des responsables russes, mettant potentiellement en danger un agent israélien infiltré au sein de l’organisation terroriste. Trump avait également publiquement exprimé sa confiance envers le président russe Vladimir Poutine, remettant en question les conclusions de ses propres services de renseignement concernant l’ingérence russe dans l’élection présidentielle de 2016.

Des nominations controversées, comme celle de Kash Patel au FBI et de Tulsi Gabbard au poste de directrice du renseignement national, ont également alimenté ces inquiétudes. Gabbard, connue pour ses positions pro-russes, ses rencontres avec le président syrien Bachar al-Assad et son adhésion à des théories du complot, a suscité de vives critiques.

Avant de quitter ses fonctions en janvier dernier, l’administration Trump avait déjà constaté une réticence de la part des services de renseignement étrangers à partager des informations sensibles, craignant qu’elles ne soient divulguées ou utilisées à des fins politiques. Ces craintes se sont avérées fondées, comme l’a démontré Gabbard en révélant un rapport classifié de l’Agence nationale de sécurité contredisant les affirmations de Trump concernant des liens entre le gouvernement vénézuélien et le gang Tren De Aragua.

Selon Emily Harding, ancienne analyste de la CIA, les conflits actuels sont inhabituels, même en comparaison avec les révélations d’Edward Snowden. « Même après Snowden, les politiciens et les diplomates exprimaient leur indignation publiquement, mais les services de renseignement insistaient sur l’importance de maintenir le partenariat. »

La décision du Royaume-Uni de retenir des informations, même si l’ampleur de ces informations et leur importance pour les opérations américaines restent inconnues, est qualifiée d’« étrange » par Harding. L’effondrement du partage de renseignements entre alliés, en particulier au sein de structures aussi solides que Five Eyes, constituerait une menace sérieuse pour la sécurité américaine.

Les États-Unis disposent certes des services de renseignement les plus importants au monde, mais d’autres pays possèdent une expertise et un accès précieux, notamment des ambassades dans des pays comme l’Iran et la Corée du Nord. « Il est plus efficace de partager des informations avec des alliés que d’essayer de tout faire nous-mêmes », souligne Harding.

Au-delà des considérations de sécurité, le partage de renseignements peut également avoir une dimension géopolitique, comme lorsque les États-Unis ont diffusé stratégiquement des informations classifiées sur les activités militaires russes afin de rallier le soutien international avant l’invasion de l’Ukraine.

Les alliances comme Five Eyes et l’OTAN ont été fondées sur la confiance et le partage de valeurs communes. Si les alliés ne se sentent plus liés par ces valeurs, en raison des nominations controversées à Washington ou des actions menées par les États-Unis à l’étranger, il pourrait être difficile de restaurer la confiance nécessaire au partage des informations les plus sensibles.

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