Publié le 17 novembre 2025 à 01h18. Le Chili se dirige vers un second tour présidentiel inédit le 14 décembre, opposant la candidate communiste Jeannette Jara à l’extrême droite José Antonio Kast, après un premier tour marqué par une forte fragmentation du vote et une recherche de nouvelles solutions politiques.
- Jeannette Jara et José Antonio Kast sont arrivés en tête du premier tour avec respectivement 26,8 % et 23,9 % des voix.
- Aucun candidat n’ayant dépassé les 50 % des suffrages, un second tour s’annonce crucial pour l’avenir politique du Chili.
- Le résultat du premier tour témoigne d’une volonté de changement et d’une désaffection envers les partis traditionnels.
Le Chili est entré dans une phase décisive de son élection présidentielle. Avec 97 % des bulletins dépouillés, le duel pour la magistrature se jouera entre Jeannette Jara, candidate de la gauche, et José Antonio Kast, représentant de l’extrême droite. Ce résultat inattendu reflète un paysage politique chilien en pleine mutation, où les électeurs semblent en quête de nouvelles voies.
La candidate Jara, soutenue par le centre-gauche, a réussi à se qualifier pour le second tour grâce à un regroupement des forces progressistes. Kast, quant à lui, a profité de la division de la droite en trois candidats pour s’imposer comme le principal représentant de cette mouvance.
L’issue du second tour dépendra en grande partie des voix de Franco Parisi, arrivé troisième avec 19 % des suffrages. Ses électeurs pourraient pencher la balance en faveur de Jara, tandis que les voix des candidats de droite, Evelyn Matthei et Johannes Kaiser (cumulant 27 %), devraient majoritairement se reporter sur Kast.
« Notre pays a un avenir et il réside dans les filles et les garçons », a déclaré Jara. « La démocratie doit être soignée et valorisée, cela nous a coûté cher de la récupérer, de sorte qu’aujourd’hui elle est mise en danger »
Jeannette Jara, candidate communiste
Jara tente de rassembler les voix de Parisi et des autres candidats non alignés à droite, mettant en avant la nécessité de préserver les acquis démocratiques.
« Pour le bien du Chili et pour sortir de la crise dans laquelle nous nous trouvons, l’unité est fondamentale. Nous devons nous unir pour une cause qui est le Chili. Tout doit être mis à la disposition d’une cause, pas d’un candidat ou d’un parti. C’est la cause du Chili »
José Antonio Kast, candidat d’extrême droite
Kast, qui brigue la présidence pour la troisième fois, appelle à l’unité nationale et se présente comme le candidat du changement. Il a bénéficié du soutien de Matthei et Kaiser, qui ont rejoint sa campagne.
Le 14 décembre s’annonce donc comme un véritable plébiscite entre deux visions opposées de la société chilienne, selon Kast. L’élection législative qui s’est tenue le même jour pourrait également modifier l’équilibre des forces au sein du nouveau gouvernement.
La criminalité et l’immigration illégale ont été des thèmes centraux de la campagne, dans un contexte de montée de la violence et du crime organisé, certains candidats pointant du doigt des organisations criminelles telles que le Tren de Aragua vénézuélien.
Analyse de Daniel Pardo, envoyé spécial de BBC Mundo au Chili
Le premier tour a démontré que l’électorat chilien aspire à de nouvelles solutions, est fatigué des clivages idéologiques et critique les stratégies établies. C’est ce que révèle le score de Franco Parisi, un économiste pragmatique davantage préoccupé par les préoccupations quotidiennes des citoyens que par les batailles idéologiques. Parisi, bien qu’éliminé du second tour, jouera un rôle clé dans les années à venir, notamment s’il obtient une représentation significative au Congrès.
Désormais, Kast apparaît comme le favori, mais il devra convaincre les électeurs de la droite de se rallier à sa cause. Son principal défi sera d’éviter que le second tour ne soit perçu comme un simple référendum sur les prétendues tendances radicales de la gauche.
La coalition de gauche au pouvoir, quant à elle, peine à dépasser les 30 % des voix, ce qui la place dans une position délicate pour le second tour. Il s’agit d’un revers pour le gouvernement de Gabriel Boric, qui n’a pas réussi à répondre aux attentes élevées suscitées il y a quatre ans.
Jara devra se positionner comme la garante de la démocratie face à un adversaire, Kast, que beaucoup considèrent comme antilibéral. Elle pourrait même envisager de suspendre son adhésion au Parti communiste et de prendre ses distances avec le gouvernement Boric.
Quoi qu’il en soit, il est clair que les Chiliens aspirent à un changement profond.
Qui est Jeannette Jara ?
En vue du second tour, Jara devra séduire les électeurs au-delà de sa base, en abordant des questions telles que la sécurité et l’immigration, des préoccupations majeures pour l’électorat de droite et critique envers le gouvernement Boric, dont elle était ministre.
Âgée de 51 ans, Jara est née à Conchalí, une commune modeste du nord de Santiago, issue d’une famille de cinq enfants qu’elle a aidée à élever. Elle est la seule de sa famille à avoir fait des études supérieures. Elle a souvent déclaré : « Avant d’y aller, je ne connaissais personne qui était allé à l’université ».
Elle a étudié l’administration publique à l’Université de Santiago du Chili, puis le droit à l’Université centrale, en finançant ses études grâce à des emplois précaires.
À l’âge de 19 ans, elle a épousé Gonzalo Garrido, un leader étudiant et ingénieur électricien qui s’est suicidé deux ans plus tard, en proie à une grave dépression.
Au début des années 90, après la fin du régime d’Augusto Pinochet, la jeunesse de gauche, déçue par la lenteur de la transition démocratique, a cherché des alternatives plus radicales.
Le Parti communiste, en raison de sa critique virulente du néolibéralisme, était le seul mouvement de gauche à ne pas faire partie de la coalition officielle de la Concertación.
Après avoir obtenu son diplôme, Jara a rejoint l’Internal Revenue Service et s’est engagée dans le mouvement syndical, où elle a gravi les échelons en se spécialisant en fiscalité et en droit du travail.
Une décennie plus tard, déjà mariée à son second époux et mère de famille, elle est entrée en politique, d’abord comme conseillère du ministre du Développement social, puis comme sous-secrétaire à la Sécurité sociale lors du second mandat de Michelle Bachelet (2014-2018), qui est devenue une amie et une sorte de modèle politique pour elle.
C’était la première fois que le PC, progressivement intégré au système politique, disposait de véritables leviers de pouvoir.
En 2022, après l’échec du plébiscite constitutionnel, le président Boric a remanié son cabinet et a nommé Jara à la tête du ministère du Travail.
Dans ce poste, elle a promu des réformes ambitieuses qui constituent désormais les piliers de sa campagne : réforme du système de retraite, réduction de la semaine de travail à 40 heures et augmentation du salaire minimum.
Ces mesures sont considérées comme les réalisations les plus marquantes du gouvernement actuel, obtenues grâce au dialogue et à la proximité avec les bases sociales.
Qui est José Antonio Kast ?
Kast tente pour la troisième fois de devenir président. Il s’était présenté en 2017, arrivant quatrième avec seulement 8 % des voix. Il a retenté sa chance en 2021, remportant le premier tour avant de perdre le second face à Boric (44 % contre 56 %).
Kast affirme que “la troisième fois est la bonne”. Il a contribué à transformer la droite chilienne traditionnelle, avec un programme souvent comparé à celui de Donald Trump, Javier Milei ou Nayib Bukele.
Marié à María Pía Adriasola, père de neuf enfants et proche du mouvement catholique conservateur international Schoenstatt, Kast rejette l’étiquette “d’ultra-droite” qui lui est souvent attribuée.
Son premier message de remerciement après le premier tour a été adressé à Dieu.
Il a cependant défendu le régime militaire d’Augusto Pinochet et a même affirmé qu’il aurait voté pour lui s’il avait été en vie.
Son frère aîné, Miguel Kast, était ministre et président de la Banque centrale sous le régime militaire, responsable de graves violations des droits de l’homme.
Kast a nié avoir approuvé ces abus, mais ses déclarations ont suscité la controverse. Il a également promu une proposition de réforme constitutionnelle qui a été rejetée en 2023.
Son passage au second tour témoigne de la pertinence de son mouvement politique. Il a battu deux autres candidats de droite lors du premier tour.
Son défi est maintenant de convaincre les électeurs de ces candidats de se rallier à sa cause. Robert Funk, politologue à l’Université du Chili, le décrit comme un représentant d’une “nouvelle” droite, qu’il qualifie de “droite nationaliste populiste”.
Il propose de fermer les frontières à l’immigration clandestine et d’adopter une politique ferme contre la violence et les bandes criminelles.
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