Publié le 4 décembre 2025 à 01h00. Un humanitaire irlandais, également avocat, sera jugé ce jeudi en Grèce pour trafic d’êtres humains et autres chefs d’accusation, après avoir participé à des opérations de sauvetage en mer Égée. Cette affaire relance le débat sur la criminalisation de l’aide humanitaire aux migrants.
- Seán Binder, 31 ans, est l’un des 24 accusés impliqués dans des sauvetages de réfugiés au large de l’île de Lesbos en 2018.
- Ils encourent jusqu’à 20 ans de prison pour participation à une organisation criminelle, trafic d’êtres humains et blanchiment d’argent.
- M. Binder dénonce une instrumentalisation judiciaire visant à dissuader les humanitaires d’intervenir en Méditerranée.
Seán Binder, né en Allemagne mais ayant grandi en Irlande, comparaît devant la cour d’appel de Mytilène, à Lesbos. Il risque une peine maximale de 20 ans de prison s’il est reconnu coupable des accusations portées contre lui et ses co-accusés. L’affaire, qui s’éternise depuis sept ans, a profondément perturbé sa vie personnelle et professionnelle.
« Je m’attends à être acquitté parce que nous n’avons absolument rien fait de mal », a déclaré M. Binder avant le procès. « Mais vous ne savez jamais ce qui va se passer. » Il a commencé à faire du bénévolat en 2017 pour l’ONG de recherche et de sauvetage ERCI, une période particulièrement meurtrière en Méditerranée, avec plus de 3 000 personnes décédées ou disparues en mer cette année-là.
En 2018, les autorités grecques ont arrêté M. Binder et l’ont détenu pendant plus de 100 jours avant de le libérer sous caution. Depuis, il vit dans l’incertitude, contraint de limiter ses projets d’avenir et d’économiser pour pouvoir rendre visite sa mère et sa compagne en Grèce, au cas où il serait emprisonné. Il exerce désormais le droit pénal à Londres.
M. Binder affirme que le retard du procès est dû à des erreurs de procédure répétées de la part de l’accusation. Il dénonce une stratégie délibérée visant à décourager les humanitaires d’aider les migrants vulnérables. « L’incertitude a dissuadé les gens de faire des recherches et du sauvetage », explique-t-il. L’ONG pour laquelle il travaillait a cessé ses activités après l’arrestation de tous ses membres.
Cette affaire n’est pas isolée. M. Binder connaît 143 personnes à travers l’Union européenne confrontées à des accusations similaires. Il cite notamment le cas d’un pasteur suisse poursuivi pour avoir hébergé des demandeurs d’asile dans son église. « Mais les gens ont toujours le droit de demander l’asile. C’est toujours la loi. Il y a toujours le droit de ne pas se noyer », insiste-t-il.
M. Binder rappelle que la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer impose l’obligation d’assister les personnes en détresse en mer, quel que soit leur statut juridique. « La Convention maritime stipule spécifiquement que nous avons l’obligation d’aider les gens, quel que soit leur passeport ou leur visa », martèle-t-il.
L’avocat de M. Binder, Zac Kesses, a déclaré que l’accusation reproche aux humanitaires de ne pas avoir coopéré avec les autorités lors des opérations de sauvetage. Cependant, la défense dispose de preuves, notamment des enregistrements téléphoniques et des témoignages des garde-côtes, démontrant qu’ils ont régulièrement communiqué avec les autorités concernant les potentielles opérations de sauvetage au large de Lesbos.
M. Kesses souligne la gravité des accusations : formation et participation à une organisation criminelle, trafic de migrants et blanchiment d’argent. La dernière accusation repose sur l’allégation selon laquelle ERCI n’était pas une organisation humanitaire, mais une organisation criminelle, et que tous les fonds qu’elle détenait étaient donc illicites. En Grèce, toute personne reconnue coupable d’appartenance à une bande criminelle ou de trafic de migrants est incarcérée jusqu’à l’appel de la décision.
Selon M. Kesses, le trafic de migrants est passible d’une peine de 10 ans de prison par personne introduite clandestinement. Dans le cas présent, plus de 100 personnes auraient été introduites illégalement, ce qui pourrait entraîner des peines cumulées dépassant les 100 ans. Toutefois, la peine maximale applicable en Grèce est de 20 ans. M. Kesses espère que les humanitaires seront acquittés, mais il reconnaît que ces poursuites visent à dissuader les volontaires d’apporter une aide humanitaire à Lesbos.
« En 2018, on avait l’impression que les agents humanitaires constituaient un facteur d’attraction dans le trafic de migrants », explique M. Kesses. Il ajoute que de nombreuses poursuites pénales ont été engagées contre des humanitaires pour décourager les volontaires de venir apporter une aide humanitaire.
Parmi les 24 personnes jugées cette semaine figurent un médecin américain, un banquier néerlandais et un policier néerlandais. Les accusés ont entre 20 et 78 ans.
La Méditerranée reste la voie maritime la plus meurtrière au monde. Au moins 33 000 personnes, selon le HCR, y ont perdu la vie depuis 2015. Un naufrage récent au large de Lesbos a encore aggravé ce bilan. « Ce n’est pas un acte de Dieu ou un phénomène naturel. La raison pour laquelle des gens se noient en Méditerranée est parce que nous les laissons se noyer », conclut M. Binder. « L’Union européenne est l’un des groupes économiques les plus riches au monde. Si nous voulions empêcher les gens de se noyer, nous pourrions facilement le faire. Nous choisissons de ne pas le faire. Des gens meurent à cause des politiques que nous mettons en place. »
Les officiers des garde-côtes doivent témoigner jeudi, lors du premier jour du procès devant la cour d’appel de Mytilène, à Lesbos. Leur témoignage est considéré comme crucial pour la défense.
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