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Listes d’attente, la faiblesse chronique du système de santé espagnol

by Nicolas Lefèvre

Publié le 5 décembre 2025 à 06h08. Les délais d’attente pour accéder aux soins de santé en Espagne atteignent des niveaux critiques, exacerbant l’anxiété des patients et mettant en péril leur santé. Plus de quatre millions de personnes attendent actuellement une première consultation ou une intervention chirurgicale, un problème structurel qui suscite de vives inquiétudes.

  • Au premier semestre 2025, 832 728 patients attendaient une intervention chirurgicale, avec un délai moyen de 118,6 jours.
  • Plus de quatre millions de personnes (4 006 264) étaient en attente d’une première consultation avec un spécialiste, avec un délai moyen de 96 jours.
  • Les associations de patients dénoncent un système de santé publique en crise, pointant du doigt un manque de moyens et de personnel.

Les listes d’attente constituent un point noir persistant du système national de santé espagnol (SNS). Ces délais prolongés pour obtenir une consultation, un examen diagnostique ou une intervention chirurgicale peuvent aggraver l’état des patients, retarder des traitements essentiels et engendrer un profond impact émotionnel. Derrière les statistiques se cachent des vies et un bien-être menacés par un accès aux soins trop tardif, faisant de l’évolution de ces listes un indicateur clé de la santé du système.

« Les listes d’attente dans toute l’Espagne sont intolérables… La santé publique espagnole est aujourd’hui en soins palliatifs pour une raison simple : l’attente est cruciale lorsqu’il s’agit de guérir les patients. Un diagnostic rapide augmente considérablement les chances de survie, même en cas de cancer », critique fermement Carmen Florès, présidente de l’association El Defensor del Paciente. « On joue avec la santé des gens et des mesures radicales doivent être prises. Nous avons demandé à plusieurs reprises l’intervention du parquet, car il s’agit d’une atteinte à la vie, mais on nous répond que c’est une question administrative. »

En attente d’interventions chirurgicales et de consultations spécialisées

Les données confirment un tableau préoccupant. Au terme du premier semestre 2025, 832 728 patients attendaient une intervention chirurgicale, selon les dernières données transmises par les communautés autonomes au ministère de la Santé. Bien que ce chiffre représente une légère baisse de 1,64 % par rapport à décembre 2024 et de 1,84 % par rapport à juin de l’année précédente, il reste alarmant. Le temps d’attente moyen pour une opération s’élève à 118,6 jours, et 19,6 % des patients attendent depuis plus de six mois.

Parmi les interventions programmées non urgentes, la chirurgie cardiaque (57 jours), la dermatologie (69 jours) et l’ophtalmologie (75 jours) affichent les délais d’attente moyens les plus courts. À l’inverse, les retards les plus importants concernent la chirurgie plastique (259 jours), la neurochirurgie (173 jours) et l’angiologie et la chirurgie vasculaire (160 jours). La durée moyenne pour les 11 procédures spécifiquement suivies est de 91 jours.

Simultanément, à la fin du premier semestre 2025, 4 006 264 personnes attendaient une première consultation avec un spécialiste, avec un délai moyen de 96 jours. 81,4 personnes pour 1 000 étaient inscrites sur la liste d’attente pour une consultation hospitalière spécialisée, un taux en baisse de 2,4 points par rapport à juin 2024, mais qui reste supérieur de deux mois à celui d’il y a un an. 61,8 % des patients avaient un rendez-vous prévu dans plus de 60 jours.

Les spécialités où l’attente est la plus courte sont la chirurgie générale (52 jours), la gynécologie (55 jours) et la cardiologie (64 jours). Les retards les plus importants sont enregistrés en dermatologie (121 jours), en traumatologie (114 jours) et en neurologie (111 jours).






Les plus longs délais d’attente pour les rendez-vous avec des spécialistes sont observés en dermatologie, traumatologie et neurologie. GETTY IMAGES

Un problème aux causes multiples

Les listes d’attente du SNS sont le résultat d’une combinaison de facteurs qui perdurent depuis des années. Un manque de professionnels et de ressources dans certains services clés limite la capacité des blocs opératoires et des consultations à répondre à la demande. Le vieillissement de la population, qui entraîne une augmentation du nombre de patients atteints de maladies chroniques et complexes, aggrave la situation. Les retards dans les soins primaires, qui retardent les orientations, ainsi que les disparités d’organisation et de gestion entre les communautés autonomes et les hôpitaux contribuent également à ce problème. Tous ces éléments créent des goulots d’étranglement qui se transforment progressivement en délais d’attente croissants pour ceux qui ont besoin d’une opération, d’une première consultation ou d’un examen diagnostique.

« Le retard peut avoir des conséquences sur la détérioration de la santé du patient, en plus de l’impact psychologique sur les patients et leurs familles, et des coûts liés aux arrêts de travail. »

Miguel Lázaro, président de la Confédération nationale des syndicats médicaux (CESM)

Selon Miguel Lázaro, « les listes d’attente ont augmenté en Espagne en raison d’une détérioration du système de santé publique », dont « le point faible est le manque de spécialistes, conjugué à un financement qui ne correspond pas à la moyenne européenne ». « S’il y avait suffisamment de médecins, la gestion des listes d’attente serait différente. »

M. Lázaro évoque le statut-cadre des professionnels de santé, actuellement en négociation avec le ministère de la Santé et dont l’approbation est prévue en 2026. « Cette loi-cadre est essentielle, car nous espérons qu’elle permettra d’attirer et de fidéliser les médecins en reconnaissant leur spécificité et en éliminant les discriminations en matière d’emploi, ce qui réduirait les listes d’attente, en particulier dans les soins de première ligne, qui sont fondamentaux. » Pour le président du CESM, renforcer les soins primaires « faciliterait l’accès à des listes d’attente moins longues et améliorerait le suivi des patients », d’où son plaidoyer pour « un pacte d’État pour la santé et les soins primaires », car il s’agit « d’un problème majeur qui ne doit pas être politisé ».

M. Lázaro souligne que cette situation favorise le développement du secteur privé de santé dans de nombreuses communautés autonomes : « De nombreux Espagnols consacrent une partie de leur budget familial à une assurance privée, même si des listes d’attente existent également dans ce secteur. Cela n’est pas nécessairement négatif, car le secteur privé peut contribuer à alléger la charge sur le système public. La complémentarité entre les secteurs public et privé est positive, car elle permet de rediriger les patients du secteur public vers le secteur privé et de réduire les listes d’attente. Mais il faudrait également mettre en place une commission de contrôle pour superviser la prise en charge des patients orientés. »

Orientation vers le secteur privé de la santé

Carlos Ponte, porte-parole de la Fédération des Associations de Défense de la Santé Publique (FADSP), se montre plus critique à l’égard de cette orientation vers le secteur privé, souvent présentée comme une solution pour désengorger les listes d’attente. « Une part importante de l’argent de la santé publique risque d’être gaspillée », assure-t-il, citant en exemple le fait que « dans des communautés autonomes comme Madrid, les orientations vers le secteur privé représentent 15 % des budgets, et en Catalogne 20 % ».

« Nous savons, grâce au baromètre de la santé publié par le ministère, que la majorité des personnes qui se tournent vers le secteur privé le font en raison des listes d’attente », poursuit-il, qualifiant ces retards de « facteur le plus délétère et le plus discréditant pour la santé publique ».

M. Ponte dénonce également « la marchandisation du modèle de soins, dans lequel les hôpitaux fonctionnent comme des entreprises privées avec des gestionnaires et les patients sont considérés comme des clients ». Un processus qui, selon lui, « a également joué un rôle important dans la détérioration des services de santé publique ».

Il attire également l’attention sur un aspect souvent négligé dans le débat public : où se situent réellement les retards qui ont le plus d’impact sur la santé des patients. « Dans les listes d’attente, qui sont absolument disproportionnées, ce sont généralement les listes d’attente chirurgicales qui sont mises en avant. Or, les listes d’attente fondamentales sont celles des premières consultations », affirme-t-il.

« Le premier contact clinique est essentiel, car c’est à ce moment-là que le patient n’a pas encore de diagnostic et que les retards peuvent avoir des conséquences graves sur sa santé », ajoute-t-il, précisant que cette première consultation concerne « à la fois les soins primaires et les soins spécialisés ». Il illustre cette situation avec la situation de la communauté autonome où il vit, les Asturies, où « actuellement 110 000 personnes attendent une première consultation, alors que la population est d’un million d’habitants ».

« La clé des réformes dont la santé publique a besoin, et qui sont nombreuses, est de renforcer les soins primaires, car ils ont la capacité de répondre à 90 % de la demande », conclut-il, ajoutant que « nous devons toujours privilégier les soins primaires ».

Pendant ce temps, derrière ces chiffres se cachent d’innombrables histoires de personnes prises au piège de l’incertitude, menacées par des retards qui peuvent être cruciaux pour leur santé et leur vie. « Ce matin, nous venons de déposer une plainte pour une personne qui a une petite grosseur et qui doit attendre cinq mois pour passer un examen. Une grosseur dont on ignore encore si elle est bénigne ou maligne », témoigne Carmen Florès, présidente de l’association El Defensor del Paciente. « Cette personne vit déjà dans une anxiété constante, car les listes d’attente affectent non seulement la santé physique, mais aussi la santé mentale. » « Il est impératif de prendre des mesures radicales, et le gouvernement doit agir, car la santé n’a pas de couleur politique et ne peut pas dépendre de l’étiquette des communautés autonomes », insiste-t-elle.

« Nous sommes actuellement dans une situation de délabrement. Les investissements dans les hôpitaux et les centres de santé diminuent, le personnel se fait de plus en plus rare… La santé publique est en train d’être détruite », conclut-elle.

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