Home SantéQuand l’esprit avertit du danger : se ronger les ongles, procrastination et autres formes d’auto-sabotage

Quand l’esprit avertit du danger : se ronger les ongles, procrastination et autres formes d’auto-sabotage

by Sophie Martin

Publié le 9 décembre 2025 à 10h03. Notre cerveau, véritable machine à anticiper, peut parfois nous jouer des tours en nous poussant à des comportements d’auto-sabotage. Une stratégie paradoxale, selon les neurosciences, qui trouve son origine dans un mécanisme de survie ancestral.

  • Le cerveau anticipe constamment les conséquences de nos actions et prend des décisions en conséquence.
  • Les comportements d’auto-sabotage, comme la procrastination ou l’autocritique, pourraient être une forme de contrôle des dégâts face à des menaces perçues.
  • Ce mécanisme de défense, hérité de l’évolution, est particulièrement visible chez les adolescents et les personnes atteintes de troubles du spectre autistique (TSA).

Les neurones cérébraux ne se contentent pas de réagir au monde extérieur : ils anticipent nos choix, s’activent sélectivement face à certains stimuli visuels et interagissent pour stocker nos souvenirs. C’est du moins ce que décrit le neurobiologiste Rodrigo Quián Quiroga, chercheur à l’Institut catalan de recherche et d’études avancées (ICREA) de l’Institut de recherche de l’Hôpital del Mar de Barcelone.

Cette capacité du système nerveux central à traiter l’information, notamment visuelle, nous permet d’anticiper les conséquences de nos actes et de prendre des décisions adaptées. Une aptitude considérée comme essentielle à notre survie et profondément ancrée dans notre humanité.

Mais que se passe-t-il lorsque cette machine à anticiper se retourne contre nous ? Il arrive que nous nous surprenions à ronger nos ongles, à nous tordre les doigts, ou à repoussions sans cesse une tâche importante, même lorsque le temps presse. Ces comportements, apparemment irrationnels, pourraient en réalité être des signaux d’alarme.

BonStudio/Shutterstock

Le psychologue clinicien Charlie Heriot-Maitland propose une explication surprenante dans son ouvrage Explosions contrôlées en santé mentale. Selon lui, le cerveau pourrait utiliser de petits dommages auto-infligés comme une forme de protection, une sorte de « dose » pour éviter des blessures plus graves. Il s’agirait d’une préférence pour une menace certaine et limitée plutôt que pour un risque plus grand et incertain.

La procrastination, par exemple, pourrait être une manière d’éviter l’échec et la déception qu’il entraînerait. À l’inverse, le perfectionnisme, avec son besoin d’hyperconcentration et d’attention aux détails, vise à éliminer toute possibilité d’erreur, mais au prix d’un stress et d’un épuisement accrus. L’autocritique, poussée à l’extrême, peut donner l’illusion d’un contrôle et d’une indépendance factices.

Ces attitudes répondent à un besoin fondamental : celui d’un monde prévisible et contrôlable, où les surprises sont réduites au minimum. Notre cerveau supporte mal l’incertitude, car elle représente une menace pour notre survie.

Cette logique trouve son explication dans l’évolution. Comme le soulignait le généticien Théodose Dobjanski avec sa célèbre phrase : « Rien en biologie n’a de sens sauf à la lumière de l’évolution ». Notre intelligence et notre capacité à analyser les dangers sont nos meilleures armes face aux prédateurs. Il n’est donc pas étonnant que notre cerveau ait évolué pour détecter les menaces partout, même en l’absence de danger réel.

Notre système d’alerte – et même la peur – déclenche des processus neuronaux qui évaluent les situations, prédisent ce qui va se passer et tentent de neutraliser la menace. Des neurotransmetteurs comme la noradrénaline, la dopamine ou le glutamate stimulent nos sens et notre activité neuronale pour assurer notre survie.

Le paradoxe de ces comportements d’auto-sabotage réside dans leur tendance à devenir des prophéties auto-réalisatrices. Une confiance excessive en nos capacités peut nous conduire à la négligence et à des performances décevantes. Inversement, la peur de l’échec peut nous empêcher de relever des défis que nous serions pourtant capables de surmonter.

L’automutilation, particulièrement fréquente chez les adolescents, mérite une attention particulière. Les coupures et autres formes d’automutilation non suicidaire (NSSI) sont souvent une réponse à un stress intense, à des états affectifs négatifs, à l’anxiété ou à la dépression. Il s’agit d’un mécanisme de défense qui consiste à infliger de petites blessures pour faire face à une douleur émotionnelle plus profonde. Les opioïdes endogènes, comme les bêta-endorphines libérées par ces blessures, peuvent temporairement réduire les symptômes de la dépression et de l’anxiété.

Les enfants atteints de troubles du spectre autistique (TSA) présentent également un risque accru de comportements d’automutilation, tels que les coups de tête, les morsures ou les auto-grattages. Ces comportements peuvent servir à apaiser l’anxiété, à gérer une surcharge sensorielle (bruit, lumière, odeur…) ou à faire face à des situations incompréhensibles qui provoquent du stress. Il s’agit là encore d’un mécanisme de stimulation biologique visant à éviter des situations plus agressives.

Charlie Heriot-Maitland propose des thérapies psychologiques pour réduire le besoin d’automutilation et aider les individus à affronter la réalité avec moins d’angoisse et de stress. Comprendre la nature de ce problème est une première étape essentielle vers sa résolution, car il est profondément ancré dans notre évolution et notre instinct de survie.

Guillermo López Lluch, Professeur de biologie cellulaire, chercheur associé au Centre andalou de biologie du développement, chercheur en métabolisme, vieillissement et systèmes immunitaires et antioxydants, Université Pablo de Olavide

Cet article a été initialement publié dans La Conversation. Lire l’article original.

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