L’Amazonie se dirige vers un climat sans précédent, caractérisé par des sécheresses prolongées et des chaleurs extrêmes, menaçant son rôle crucial de régulateur climatique mondial. Une étude de l’Université de Californie à Berkeley alerte sur une transformation potentielle de la forêt amazonienne vers un état comparable à celui des tropiques il y a des millions d’années.
Les chercheurs décrivent ce nouveau régime climatique comme « hypertropical », une combinaison de chaleur et de sécheresse qui pourrait altérer durablement la structure de la forêt et sa capacité à absorber le dioxyde de carbone. L’étude, publiée dans la revue Nature, révèle que la région connaît déjà des saisons sèches plus longues et des épisodes de chaleur intense, favorisant ce que les scientifiques appellent des « sécheresses chaudes ».
« Lorsque ces sécheresses chaudes surviennent, c’est le climat que nous associons à une forêt hypertropicale, car elle dépasse les limites de ce que nous considérons aujourd’hui comme une forêt tropicale », explique Jeff Chambers, responsable de l’étude. Les analyses prévoient que, si les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter, ce type de sécheresse pourrait se produire jusqu’à 150 jours par an d’ici 2100, y compris pendant la saison des pluies.
L’impact sur les arbres est significatif. L’équipe de Chambers estime que ces conditions pourraient augmenter la mortalité forestière normale d’environ 55 %. Ce mécanisme a été identifié grâce à des mesures continues réalisées sur des tours instrumentées et des capteurs fixés directement sur les troncs d’arbres. Lorsque l’humidité du sol descend en dessous d’un tiers de sa capacité, les arbres entrent en état de stress : « le flux de sève diminue brutalement et le stress augmente », précise Chambers. À ce stade, le système circulatoire de la plante commence à faiblir.
Deux principaux mécanismes conduisent à la mort des arbres. D’une part, ils ferment leurs stomates pour limiter la perte d’eau, ce qui les empêche également de capter le dioxyde de carbone, entraînant une sorte de famine interne. D’autre part, les chaleurs extrêmes provoquent la formation de bulles d’air dans le xylème, l’équivalent d’un accident vasculaire cérébral pour les plantes. « Normalement, les plantes sont capables de sacrifier une branche pour sauver le cœur de l’arbre », explique Chambers, « mais si les embolies sont trop nombreuses, l’arbre meurt. »
L’étude souligne que certaines essences d’arbres sont plus vulnérables que d’autres. Les espèces à croissance rapide, dotées d’un bois moins dense, sont particulièrement sensibles. Cela signifie que les forêts secondaires, composées d’espèces pionnières qui repoussent après des incendies ou des coupes sélectives, pourraient être les plus touchées par ce nouveau climat.
Même une augmentation de 0,55 % de la mortalité annuelle peut avoir des conséquences considérables sur un écosystème aussi vaste que l’Amazonie. Par ailleurs, les chercheurs notent que les forêts tropicales d’Afrique de l’Ouest et d’Asie du Sud-Est pourraient connaître des tendances similaires dans les décennies à venir.
La perte de résilience de l’Amazonie représente une menace mondiale majeure. Les forêts tropicales absorbent plus d’émissions humaines que tout autre biome, et des sécheresses sévères entraînent une augmentation mesurable du dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Si l’Amazonie perd sa capacité à réguler le climat, la planète perdra l’un de ses principaux remparts contre le réchauffement.
Les auteurs de l’étude insistent sur le fait que ces conclusions ne sont pas inéluctables. « Tout dépend de ce que nous faisons – affirme Chambers – C’est à nous de déterminer l’ampleur de ce climat hypertropical. » Les sécheresses chaudes actuelles sont considérées comme des signaux d’alerte, offrant une opportunité d’étudier la réaction des forêts tropicales à des conditions futures de plus en plus extrêmes. La réduction des émissions de gaz à effet de serre est présentée comme la seule solution pour éviter ce scénario. Sans action, les sécheresses chaudes pourraient devenir une constante annuelle d’ici le milieu du siècle, et même s’étendre aux mois les plus pluvieux d’ici la fin du siècle.