Publié le 15 décembre 2025 18:04:00. L’Autriche se positionne comme un précurseur en matière de monnaie numérique européenne, tout en réaffirmant l’importance cruciale de l’accès à l’argent liquide, notamment dans les zones rurales. Cette stratégie équilibrée pourrait servir de modèle à l’ensemble de l’Union européenne.
- L’Eurosystème poursuit le développement de l’euro numérique pour réduire la dépendance aux systèmes de paiement étrangers.
- L’Autriche investit dans l’installation de 120 nouveaux distributeurs automatiques de billets dans les communes rurales.
- Un accord politique sur le projet de loi relatif à l’euro numérique pourrait être conclu dès 2026, avec un lancement possible en 2029.
La Banque centrale européenne (BCE) accélère le développement de l’euro numérique, parallèlement à une réflexion sur le rôle futur des espèces. L’Autriche se distingue par une approche nuancée, participant activement à la création de la monnaie numérique tout en renforçant l’accès aux liquidités dans les régions les moins bien desservies. Cette double démarche, si elle s’avère fructueuse, pourrait inspirer d’autres pays européens.
Le projet de l’euro numérique, initié en 2021, est devenu un enjeu stratégique majeur pour l’Europe. Ce qui avait initialement été perçu comme une réaction à l’annonce du projet de cryptomonnaie « Libra » de Facebook, est désormais considéré comme une réponse à la forte dépendance du continent européen envers des fournisseurs de services de paiement basés hors de l’Union. Selon la Banque nationale autrichienne, environ deux tiers des paiements électroniques dans la zone euro sont effectués via des plateformes internationales, un chiffre qui dépasse même 80 % en Autriche. Hans-Gert Penzel, ancien directeur général de la BCE et professeur à l’Université de Ratisbonne, évoque un « risque de concentration ».
« Les systèmes de paiement électroniques actuels sont très centralisés. Des acteurs comme Visa, Mastercard, Paypal, Apple Pay et Google Pay dépendent de la bonne volonté d’un seul État. La dépendance est toujours problématique, comme l’ont montré les événements récents. »
Hans-Gert Penzel, ancien directeur général de la BCE et professeur à l’Université de Ratisbonne
Le développement de l’euro numérique se déroule en trois phases : une phase d’investigation (2021-2023) consacrée à la définition du concept et à l’exploration technique ; une phase de préparation (de novembre 2023 à octobre 2025, probablement) axée sur la rédaction du règlement et la sélection des prestataires ; et enfin, une phase ultérieure dédiée à la finalisation des aspects techniques, aux projets pilotes et à l’intégration du marché. La BCE table sur un accord politique des colégislateurs européens d’ici 2026, ouvrant la voie à un projet pilote vers 2027 et à un lancement potentiel pour le grand public en 2029.
L’euro numérique, tel qu’envisagé, serait une forme de monnaie électronique émise et garantie par la BCE. Sa particularité résiderait dans son statut de monnaie légale à l’échelle de la zone euro, impliquant une obligation d’acceptation similaire à celle des billets et des pièces. La Banque nationale autrichienne précise : « L’euro numérique serait émis par la BCE en complément des espèces. Cela permettrait pour la première fois aux consommateurs d’effectuer des paiements numériques avec de la monnaie publique. Aujourd’hui, la monnaie de la banque centrale n’est disponible pour les particuliers que sous forme d’espèces. »
Les principales caractéristiques prévues incluent des fonctions de base gratuites pour les consommateurs, la possibilité de réaliser des paiements hors ligne dans certaines limites, une acceptation généralisée dans toute la zone euro (sous réserve des modalités d’acceptation obligatoires définies par la législation), et une protection renforcée des données personnelles.
Les débats autour de l’euro numérique sont souvent marqués par des idées reçues. L’objectif n’est ni de supprimer l’argent liquide, ni de surveiller les citoyens. Il s’agit plutôt de proposer une alternative publique et européenne aux solutions de paiement privées existantes, en complément des espèces.
Parallèlement à ces avancées numériques, l’Autriche réaffirme l’importance de l’argent liquide. La Banque nationale autrichienne et l’Association des communes autrichiennes ont lancé une initiative commune visant à installer jusqu’à 120 nouveaux distributeurs automatiques de billets dans les zones rurales au cours des deux prochaines années, afin de pallier les lacunes en matière d’approvisionnement.
En 2022, plus de 530 000 Autrichiens ont signé une pétition en faveur du maintien d’un accès illimité aux paiements en espèces. Une enquête de l’OGM a également révélé qu’environ 65 % de la population soutient l’inscription constitutionnelle du droit de payer en espèces.
La commune d’Obritzberg-Rust, en Basse-Autriche, a été l’une des premières à bénéficier de cette initiative, avec l’inauguration d’un nouveau distributeur automatique en présence de représentants de la Banque nationale et de l’Association des communes. Johannes Pressl, président de l’association communautaire, a souligné : « Ce nouveau distributeur n’est pas seulement un appareil de retrait d’argent. C’est un lieu de rencontre pour le quartier et un service essentiel pour nos citoyens. L’accès à l’argent liquide est un élément important de l’infrastructure de chaque commune. »
Quarante-huit communes seront équipées de nouveaux distributeurs automatiques dans un premier temps, selon les critères suivants : absence de distributeurs automatiques ou de succursales bancaires dans les communes rurales, distance importante jusqu’au distributeur le plus proche, et population d’au moins 500 habitants. L’opérateur des appareils est PSA Payment Services Austria GmbH, qui exploite la majorité des distributeurs automatiques en Autriche. Un nouveau cycle sera lancé après une évaluation du premier déploiement, une longue liste d’attente de communes intéressées ayant déjà été constituée.
Transparence grâce au tableau de bord
La Banque nationale autrichienne propose un tableau de bord sur son site internet qui fournit des informations détaillées sur l’accessibilité des distributeurs automatiques en Autriche. Les citoyens et les collectivités peuvent ainsi vérifier le niveau de couverture de leur région, garantissant une transparence accrue dans la fourniture de services publics.
La stratégie autrichienne, combinant innovation numérique et préservation de l’accès à l’argent liquide, pourrait servir de modèle pour l’Europe. L’euro numérique pourrait renforcer la souveraineté européenne en matière de paiements et offrir aux citoyens une alternative numérique sécurisée aux solutions privées. Dans le même temps, l’argent liquide serait préservé en tant qu’infrastructure résiliente, non par nostalgie, mais pour des raisons de sécurité et de résilience.
L’installation de 120 nouveaux distributeurs automatiques témoigne de l’importance accordée aux liquidités par l’Autriche, considérées comme un service public essentiel et un facteur de résilience face aux crises. La participation simultanée au projet de l’euro numérique montre la volonté de façonner activement l’avenir numérique sans négliger l’infrastructure physique.
Dans un contexte marqué par la vulnérabilité des infrastructures critiques et la dépendance croissante à l’égard des entreprises technologiques internationales, cette approche équilibrée entre innovation et tradition apparaît comme une stratégie pragmatique pour l’avenir des paiements.