Home MondeLa politique étrangère de Trump cherche à saper l’UE et à renforcer les nationalistes européens

La politique étrangère de Trump cherche à saper l’UE et à renforcer les nationalistes européens

by Clara Dubois

Publié le 17 décembre 2025 à 02h34. La nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine, dévoilée début décembre, marque un tournant dans les relations transatlantiques, révélant une volonté de pression accrue sur l’Union européenne et de promotion d’un agenda nationaliste sur le continent.

  • La stratégie américaine pointe une « perspective sombre d’effacement civilisationnel » en Europe et encourage la « résistance » à la trajectoire actuelle de l’UE.
  • L’administration Trump envisage de soutenir les partis nationalistes d’extrême droite lors des élections européennes et d’affaiblir les institutions paneuropéennes.
  • Les dirigeants européens dénoncent une ingérence inacceptable, mais leur capacité à réagir face à la pression américaine reste limitée.

La stratégie de sécurité nationale (NSS), publiée par l’administration Trump le 4 décembre, a suscité de vives inquiétudes en Europe. Ce document, publié chaque début de mandat présidentiel américain, définit la position stratégique des États-Unis sur les plans militaire, économique et diplomatique. Cette nouvelle version, cependant, tranche radicalement avec les approches précédentes et laisse entrevoir une politique plus interventionniste et coercitive envers ses alliés européens.

Le rapport décrit une Europe confrontée à une « perspective sombre d’effacement civilisationnel », caractérisée par une « perte d’identités nationales et de confiance en soi ». Il salue également « l’influence croissante des partis patriotiques européens ». Mais c’est l’appel à cultiver « la résistance à la trajectoire actuelle de l’Europe au sein des nations européennes » qui alarme le plus les observateurs européens. Selon plusieurs responsables et analystes, cette formulation suggère une volonté de l’administration Trump d’intensifier son ingérence dans les affaires intérieures européennes, en soutenant activement les partis nationalistes d’extrême droite opposés au projet européen. Politico rapporte que cette stratégie pourrait déstabiliser l’équilibre politique au sein de l’Union.

« Cette stratégie peut être formulée en termes impériaux. C’est un tournant par rapport à l’idée d’après 1945 d’un empire irrésistible, où l’Europe était entraînée dans la sphère d’influence américaine par des facteurs intangibles. »

Martin Kohlrausch, spécialiste de l’Europe moderne à l’université KU Leuven

Selon Kohlrausch, les États-Unis ne se contentent plus d’exercer une influence « amicale » sur l’Europe, mais cherchent activement à la contraindre à se conformer à leurs intérêts. Cette approche coercitive contraste avec la politique de non-intervention affichée dans d’autres parties du document, qui prône une « prédisposition au non-interventionnisme » dans les affaires étrangères. La section consacrée à l’Europe, cependant, esquisse une politique d’ingérence politique claire, visant à soutenir les partis d’extrême droite, à contester la réglementation européenne – notamment en matière de technologies – et à affaiblir les institutions européennes.

La stratégie américaine signale également un assouplissement de sa position envers la Russie, malgré la poursuite de son guerre d’agression en Ukraine, qui dure depuis près de quatre ans. Cette attitude contraste avec le soutien apporté à l’Ukraine et à la défense de l’ordre international fondé sur des règles.

Cette intervention directe dans les affaires européennes représente un changement historique dans la relation transatlantique. Si les États-Unis ont toujours exercé une influence dominante au sein de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), l’Europe a longtemps bénéficié de la protection militaire américaine et a adhéré aux principes de l’ordre international dirigé par Washington. Aujourd’hui, cette dépendance menace l’autonomie stratégique de l’Europe.

L’année écoulée a été marquée par des tensions croissantes entre les États-Unis et l’Europe, notamment en raison des tarifs douaniers imposés par l’administration Trump, des menaces territoriales, de l’ambiguïté concernant l’engagement envers l’OTAN et du soutien hésitant à l’Ukraine. Selon Leonard Schuette, chercheur au programme de sécurité internationale de la Kenney School de l’Université Harvard, la nouvelle NSS confirme cette transformation de la relation.

« La deuxième administration Trump poursuit une approche fondamentalement différente de la vision du monde que pratiquement tous les présidents américains précédents ont adoptée depuis 1945. »

Leonard Schuette, chercheur à la Kenney School de l’Université Harvard

Schuette souligne que la comparaison avec la NSS de 2017, qui soulignait les « engagements communs envers les principes de démocratie, de liberté individuelle et d’État de droit » entre l’Europe et les États-Unis, révèle l’ampleur du changement. La nouvelle NSS, selon lui, est imprégnée de partisanerie et constitue un signe avant-coureur de la fin de l’ordre d’après-guerre.

Un document plus long et classifié de la NSS, obtenu par Defense One, révèle que les États-Unis envisagent de « rendre à l’Europe sa grandeur » en encourageant le retrait de certains États membres de l’UE. Le document préconise de soutenir les « partis, mouvements et personnalités intellectuelles et culturelles qui recherchent la souveraineté et la préservation/restauration des modes de vie européens traditionnels… tout en restant pro-américains ». Cette stratégie implique un renforcement des relations bilatérales avec des pays européens politiquement alignés sur l’administration Trump, tels que la Hongrie, la Slovaquie, l’Italie et potentiellement la Pologne.

Les dirigeants européens ont rapidement dénoncé la nouvelle stratégie de sécurité nationale. António Costa, président du Conseil européen, a déclaré lors d’une conférence que « les alliés ne menacent pas de s’immiscer dans la vie démocratique ou dans les choix politiques intérieurs de ces alliés » et que « ce que nous ne pouvons pas accepter, c’est cette menace d’ingérence dans la vie politique européenne ». Sophie Wilmès, députée européenne et ancienne Première ministre belge, a affirmé que l’agenda politique derrière ce document est clair : « il s’agit du démantèlement de l’Union européenne, ni plus ni moins ».

Malgré cette rhétorique, les dirigeants européens semblent largement impuissants à répondre aux menaces américaines. Otto Svendsen, chercheur associé au programme Europe, Russie et Eurasie du Centre d’études stratégiques et internationales de Washington, DC, explique que cette situation est due aux asymétries fondamentales dans les relations transatlantiques, qui maintiennent les Européens dépendants des Américains, en particulier dans le domaine de la défense.

« La capacité de l’Europe à repousser les limites et à contrer une rupture transatlantique brutale est limitée. L’Europe doit encore affiner ses outils. »

Otto Svendsen, chercheur au Centre d’études stratégiques et internationales

Svendsen mentionne l’ instrument anti-coercition de l’UE, qui pourrait être utilisé pour riposter à la pression économique américaine, mais souligne que l’Europe doit encore développer ses capacités de défense et de réglementation. Néanmoins, la nouvelle stratégie américaine rend les objectifs coercitifs de l’administration Trump plus explicites et impossibles à ignorer, ce qui pourrait inciter l’Europe à prendre des mesures plus décisives.

Comme l’a souligné Kohlrausch de la KU Leuven : « Ce document indique clairement que les États-Unis disposent de tous les moyens dont l’Europe n’a pas, donc si vous voulez être avec nous, vous feriez mieux de nous écouter. »

Abonnez-vous à la newsletter hebdomadaire de Le Parlement

Chaque vendredi, notre équipe éditoriale va au-delà des gros titres pour offrir un aperçu et une analyse des sujets clés qui animent l’agenda européen. Abonnez-vous gratuitement ici.

You may also like

Leave a Comment

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.