Publié le 28 décembre 2025 à 02h18. Le nouveau roman de Marc Degens, « La Séduction des innocents », explore les méandres de la vie étudiante et du monde de la bande dessinée indépendante, tout en revisitant un scandale de plagiat littéraire qui avait secoué la scène culturelle allemande il y a plus de quinze ans.
- Le roman se déroule dans la région de la Ruhr entre 2015 et 2018, un cadre surprenant pour une histoire qui traite de la perte de l’innocence.
- L’œuvre fait écho au titre d’un pamphlet américain de 1954, « Séduction des innocents », qui dénonçait les effets néfastes des comics.
- Degens revisite le scandale de plagiat entourant le roman « Axolotl Roadkill » d’Hélène Hegemann, en s’inspirant de ses propres expériences chez l’éditeur Sukultur.
Marc Degens nous plonge dans l’univers bouillonnant de l’Académie de récits graphiques d’Essen, où Marthe, une jeune étudiante, découvre une vie étudiante effrénée, rythmée par les relations amoureuses, les soirées arrosées et la créativité débridée. Elle emménage avec Sina et Bo, deux colocataires qui dirigent un petit éditeur de bande dessinée, Bolsterbaumhaus, et se lance dans une aventure passionnante.
L’auteur dépeint cette période avec un réalisme saisissant, un souci du détail et un enthousiasme communicatif qui rappellent les meilleurs souvenirs de la vie étudiante. Son style est à la fois doux et percutant, ponctué de phrases amusantes qui sonnent juste, comme cette description d’un personnage qui « parle comme une caisse de bière ».
Un parallèle troublant avec les « bibles pornographiques »
Si le monde extérieur est marqué par des événements sombres – la victoire de Donald Trump, le coup d’État militaire en Turquie – l’intrigue se concentre sur l’idylle et la liberté d’une Arcadia étudiante. Marthe se lie d’amitié avec d’autres étudiants, tels que Suuk-Yin, Gyro, Kurt et Genoveva, et se révèle dans ses études. Ses premières publications sont des bandes dessinées animalières autobiographiques. Avec Suuk-Yin, elle conçoit des « bibles pornographiques » à contenu sexuel explicite, inspirées de modèles historiques, qui rencontrent un certain succès dans les salons de la bande dessinée.
Les personnages évoluent dans une véritable culture pop, où l’art et la vie s’entremêlent et s’interrogent mutuellement. Kurt, un ami d’université de Marthe, rêve ainsi d’un roman graphique ambitieux, complexe et riche en personnages, qui pourrait rivaliser avec une bonne série télévisée. Ce projet comique semble d’ailleurs préfigurer l’ampleur et la profondeur du roman lui-même, qui nous immerge dans le quotidien de ses protagonistes.
Tout peut être décrypté dans ce roman
Marc Degens s’inspire de ses propres expériences en tant que cofondateur de l’éditeur indépendant berlinois Sukultur. Cette autobiographie ne nuit pas à l’histoire, au contraire, elle lui confère une complexité supplémentaire. Le décor de la scène comique est cohérent et enrichi de nombreuses références, ce qui rend passionnant de reconnaître les modèles réels qui ont inspiré l’auteur. La maison d’édition « Schstromschnellen » évoque ainsi Blumenbar, tandis que « Cockrocks » et « Paillettenpresse » rappellent les petits éditeurs Kookbooks et Parasitenpresse. Les « V pour Dingeskirchen shows » de Suuk-Yin Breda et Marthe Frese ne sont pas sans rappeler les « Berlin Bunny Lectures » d’Ulrike Sterblich et Stese Wagner, dont Sukultur avait publié un livret.
Une nouvelle culture du copier-coller
Marthe se voit confier la responsabilité d’un projet de Bolsterbaumhaus : l’histoire « Combo » de Steffi, qui se fait appeler Amadea, et qui est basée sur ses propres expériences à bord d’un bateau de croisière. Ce projet nécessite un travail éditorial important et va bouleverser l’équilibre de l’intrigue. Il s’avère rapidement qu’Urs Maerzwald, un jeune dessinateur dont les parents sont influents dans le milieu journalistique, a plagié des passages cruciaux de « Combo », justifiant son acte par l’émergence d’une nouvelle culture du copier-coller.
Cette référence est une allusion directe au scandale de plagiat qui avait entouré le roman du blogueur Airen, publié en 2009 par Sukultur Verlag et relatant ses expériences techno et liées à la drogue dans le club berlinois « Berghain ». Hélène Hegemann avait complètement volé le premier roman d’Airen, « Axolotl Roadkill » (2010), acclamé par la critique littéraire – ou, selon sa propre version, l’avait « remixé ». L’affaire reste fascinante, d’autant plus que le débat passionné qui avait suivi sur le bien-fondé de « l’art de l’appropriation » en dit long sur l’égocentrisme de la scène littéraire allemande.
À un moment donné, ça devient trop réel
Degens opte pour une forme quasi documentaire qui trahit la légèreté du premier volet du livre. La magie du roman d’artiste s’estompe alors. Des dizaines de contributions datant de 2010, souvent redondantes, sont méticuleusement réécrites pour adapter le sujet à la bande dessinée. Chaque élément est décryptable. Dans ce qui apparaît aujourd’hui comme une clause tendue, on examine d’innombrables déclarations concernant la nomination du roman d’Hegemann pour le prix de la Foire du livre de Leipzig, les protestations des auteurs contre cette nomination (« Déclaration de Leipzig »), et même la propre défense d’Hegemann face aux accusations de plagiat. La défense d’Hegemann par Durs Grünbein (ici « Raheela Quarum ») dans le FAZ (ici : « NAZ ») avait également induit les commentateurs en erreur.
L’intégralité de l’archive est vidée
En résumé, toutes les archives sont mises à nu, y compris les archives privées de la maison d’édition Sukultur. Les personnages attachants du roman ne sont pas seulement méconnaissables, ils sont également rétroactivement déformés, car il devient clair que l’idée d’une vie innocente et extatique, entre ivresse et créativité, était déjà compromise par l’intrigue « Strobo ».
Dans cette partie (encore plus longue) du roman à clef, on découvre principalement comment les événements d’il y a quinze ans ont été perçus par l’éditeur. Après la brève joie suscitée par les chiffres de vente exceptionnels de « Combo »/« Strobo », ont suivi la déception des critiques (qui avaient souvent pris le parti d’Hegemann), les litiges juridiques avec l’éditeur adverse (« Bosse »/Ullstein) et, finalement, une rupture avec l’auteure Amadea/Airen. Le résultat est désastreux : tout le monde devient avide, l’innocence est perdue et le monde du livre, autrefois viable, perd de son attrait.
À la fin, l’éclat du début est retrouvé
Le récit finit par s’enliser dans les détails (les droits des livres électroniques), et même les relations sexuelles avec Oleg – l’élixir de vie de Marthe – deviennent soudain « tellement mauvaises ». Cela semble conceptuel, et non issu du développement des personnages ; on a l’impression d’être face à un mémorandum d’époque. Au moins, l’esprit narratif revient dans les dernières pages et montre à quel point l’histoire aurait pu être poursuivie de manière plus captivante.
Il reste le plaisir coupable de regarder par le trou de la serrure (honte à vous, bar à fleurs !). Il reste un rappel des questions importantes liées au droit d’auteur à une époque où l’IA est essentiellement plagiée, même si Degens ne montre pas comment le débat Hegemann-Airen pourrait être rendu fructueux pour le moment. Les critiques littéraires apprécieront peut-être ce livre parce qu’ils aiment se reconnaître (l’auteur de ces lignes apparaît également : Andela Chabvunga, qui a écrit une critique scandaleuse).
Mais la déception de voir un roman si prometteur ralentir ne doit pas nous faire oublier que la région de la Ruhr n’a pas non plus échappé aux changements structurels. L’innocence est une chose fragile.
Marc Degens : « La Séduction des innocents ». Roman.
Ventil Verlag, Mayence 2025. 550 pages, relié, 32 €.
À lire aussi
