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« La route du café au lait » : la carte des bars du coin dans les quartiers perdus de Buenos Aires

by Antoine Girard

Publié le 30 décembre 2025 01:57:00. Un livre et un documentaire rendent hommage aux cafés de quartier de Buenos Aires, ces havres de paix identitaires qui résistent à la standardisation croissante des grandes chaînes et à la frénésie de la vie moderne.

  • Le journaliste Martín Paladino et le photographe Edgardo Kevorkian ont publié La route du café au lait, un ouvrage hybride mêlant livre illustré et documentaire.
  • Le projet, né d’une exploration urbaine de plus de dix ans, cartographie ces « bars de coin dans des quartiers perdus » qui incarnent une identité locale forte.
  • L’ouvrage célèbre la valeur de la conversation, de la lecture et de la communauté, loin des algorithmes et des tendances éphémères.

Face à l’expansion des chaînes de cafés spécialisés et à l’uniformisation des franchises, un projet artistique original rend hommage à l’âme des cafés de quartier à Buenos Aires. Le journaliste Martín Paladino et le photographe Edgardo Kevorkian ont uni leurs talents pour créer La route du café au lait (Éditions Futurock), une œuvre hybride qui se décline en livre illustré et en documentaire.

Né d’une exploration urbaine de plus d’une décennie, ce projet cartographie ces « bars de coin dans des quartiers perdus », ces lieux qui fonctionnent comme des refuges identitaires face au vertige de la modernité. L’idée, selon Martín Paladino, est née d’un jeu partagé avec Edgardo Kevorkian, rencontré dans le monde de la musique – l’un comme batteur, l’autre comme photographe. Ces bars, devenus leur bureau quotidien, ont inspiré la création d’un guide aléatoire des cafés de quartier, une sorte de blague qui a pris forme au fil du temps.

Le projet s’inscrit dans la continuité d’une œuvre antérieure, Nus de Reynaldo Sietecase, et a évolué en plusieurs étapes : d’abord un récit sur Instagram, puis un documentaire réalisé pendant la pandémie, et enfin ce livre qui boucle la boucle. L’ouvrage se distingue par sa singularité : il est difficile de le cataloguer dans un genre précis. Ses créateurs eux-mêmes se demandent s’il s’agit d’un manuel illustré ou d’un reportage photographique accompagné de texte.

L’originalité de l’ouvrage réside dans son absence de structure rigide. Il n’y a pas de guide schématique ni d’index imposant un ordre de lecture. La proposition est simple : ouvrir le livre à n’importe quelle page et se laisser immerger dans l’univers du café-bar, où cohabitent des anecdotes amusantes, l’histoire de la première café con leche de la ville, les conseils d’un dégustateur de soda, un texte de la cinéaste espagnole Isabel Coixet et le lien indissociable entre le rock et ces espaces.

Une vitrine de la mythique Varela Varelita de Palerme, au coin du Paraguay et Scalabrini OrtizAvec l’aimable autorisation de / La route du café au lait

Dans ce projet, le café n’est qu’un prétexte pour aborder la cérémonie de s’asseoir, d’observer et d’appartenir à une communauté. Comme le souligne Reynaldo Sietecase dans le prologue, ces établissements sont des « navires à terre, prêts à naviguer vers nulle part », des lieux où s’est construite une part importante de l’éducation sentimentale des habitants de Buenos Aires. Loin de l’algorithme et des tendances du moment, le livre célèbre « l’humanité d’antan » qui survit sur les tables en Formica, préservant la valeur de la conversation spontanée et de la lecture tranquille.

La synergie entre les auteurs a été essentielle pour capturer ce « temps arrêté » et transcender le format traditionnel du guide. Le processus de travail s’est concentré sur la petite histoire, l’anecdote minimale ou le détail visuel qui distingue un lieu d’un autre, sans s’attarder sur l’histoire officielle ou encyclopédique.

La mer bleue de San NicolasAvec l’aimable autorisation de / La route du latte

La photographie d’Edgardo Kevorkian joue un rôle narratif fondamental. Elle n’est pas une simple illustration, mais un langage à part entière qui parvient à capturer une essence tactile, décrivant la lumière tamisée, le bois usé et le travail des serveurs. Les auteurs abordent ainsi des événements marquants, comme l’histoire du morceau de sucre au bar El Motivo – le seul qui le fabrique encore à la main –, incluent des bars à thème comme « El Sanber », La Farmacia ou le Musée photographique Simik, et racontent comment Rodney est devenu une icône culturelle grâce à la chanson de La Portuaria.

La carte de la résistance ne recherche pas les grands centres touristiques, mais s’immerge dans les profondeurs de Buenos Aires à travers un parcours narratif qui traverse les quartiers. Le voyage commence à Villa Ortúzar, au Bar Oriente, dont la plaque dans la vitrine définit l’essence du lieu : « Nous ouvrons quand nous arrivons, nous fermons quand nous partons, et si vous venez et que nous ne sommes pas là, c’est parce que nous ne coïncidons pas. »

Le parcours se poursuit à travers la mythique Varela Varelita de Palerme, au coin du Paraguay et Scalabrini Ortiz, où Ernesto Guevara, avant de devenir Che, a fréquenté les lieux, puis à El Tokio dans la Villa Santa Rita, avec son auvent vert caractéristique des années soixante. Le parcours touche des points névralgiques comme El Británico à San Telmo, en face du Parque Lezama, et San Bernardo à Villa Crespo, défini comme un club social et un lieu de rencontre pour l’élite « non-athlète », habituée des compétitions et de la nuit.

« La route du café au lait », par le journaliste Martín Paladino et le photographe Edgardo KevorkianAvec l’aimable autorisation de / La route du latte

L’itinéraire s’étend vers El Faro, à l’angle de La Pampa et Constituciónntes dans le Parque Chas ; Le motif de la Villa Pueyrredón ; Le tunnel de La Paternelle ; le Conde à Colegiales et La Escuela au coin de Manuel Pedraza et Vidal. Le parcours se termine par le Bar San Martín de Azcuénaga y Paraguay à Recoleta et El Banderín de Almagro, à Guardia Vieja et Billinghurst, formant un réseau d’arrêts obligatoires qui offrent un refuge à la fois à la compagnie et à la solitude.

Choisir un café au lait dans un bol plutôt que l’offre des nouvelles chaînes est, pour Martín Paladino, une forme de rébellion contre l’avancée de la mondialisation qui pousse toutes les villes à se ressembler. Il souligne que ces bars d’angle des quartiers perdus font survivre une identité unique. Comme il le rappelle, reprenant une phrase d’Enrique Symns :

« Les bars sont le dernier marécage où il y a du risque, la dernière offre d’éternité. »

Enrique Symns

La route du café au lait se présente ainsi comme un geste presque subversif à l’heure des algorithmes. Il propose de revenir à la fenêtre, au discours sans objectif productif, au rituel de l’habituel.

Bar Británico, emblème du Parque Lezama et de San TelmoAvec l’aimable autorisation de / La route du latte

Loin de la nostalgie, les auteurs se positionnent clairement sur le trottoir d’en face : le livre rend compte de la vitalité de ces espaces. En ce sens, le documentaire disponible sur YouTube, « Coins des quartiers perdus. Un documentaire réalisé en quarantaine », auquel participent des personnalités telles que Pedro Saborido, Narda Lepes, Reynaldo Sietecase, Tute, Soledad Villamil et Manuel Moretti, réfléchit sur l’importance de ces espaces communs pour l’identité de Buenos Aires et constitue un complément idéal au livre.

Ainsi, Martín Paladino et KVK ont non seulement écrit un livre sur les bars, mais ils ont documenté la dernière frontière d’une ville qui, malgré les changements, reste la même quand quelqu’un demande simplement « la même chose que toujours ».

Comme le soulignent ses auteurs, alors que la ville se déguise en une modernité soignée et court pour ressembler aux autres, s’asseoir dans un bar de quartier est peut-être la forme de résistance culturelle la plus discrète mais la plus efficace.

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