Home MondePatrik Hagman à propos de Rutger Bregman, Jenny Odell et Kingsnorth

Patrik Hagman à propos de Rutger Bregman, Jenny Odell et Kingsnorth

by Clara Dubois

Publié le 6 janvier 2026 19h17. Face à une crise écologique et culturelle profonde, deux ouvrages récents, bien que portés par des sensibilités opposées, convergent vers un constat alarmant : notre civilisation semble avoir perdu son cap, nous poussant à déformer nos vies pour s’adapter à des systèmes obsolètes.

  • Jenny Odell et Paul Kingsnorth, malgré des approches divergentes, pointent du doigt une déconnexion fondamentale entre l’homme moderne et un mode de vie harmonieux avec la nature et le temps.
  • L’ouvrage de Rutger Bregman propose une voie alternative, axée sur l’ambition morale et la réorientation des talents vers des projets véritablement significatifs.
  • Au-delà des divergences, ces réflexions convergent vers la nécessité d’un retrait, d’une redéfinition de nos priorités et d’une recherche de sens dans un monde en crise.

La chanteuse Björk, dans l’album de Rosalía « Lux », évoque la seule issue possible à nos maux : une intervention divine. Cette expression, qu’on interprète comme un aveu de désespoir ou comme un appel à l’espoir, reflète un sentiment de paralysie face à l’accumulation des catastrophes – disparition des récifs coralliens, crimes de guerre, enfants emprisonnés – autant de situations face auxquelles nous nous sentons impuissants.

En attendant ce possible miracle, une lueur d’espoir émerge peut-être de la convergence des analyses. Deux livres récemment publiés dressent un diagnostic similaire : nous sommes contraints de nous plier à des systèmes et des structures qui ne répondent plus à nos besoins, au détriment de notre planète et de notre bien-être. L’artiste Jenny Odell, dans son ouvrage « Saving Time », et l’écrivain Paul Kingsnorth, avec « Contre la machine », explorent cette problématique sous des angles différents, mais complémentaires.

« Entre eux s’ouvre le projet politique inaperçu qui est constitué par le sentiment que notre civilisation a oublié pourquoi elle existe. »

Si Odell et Kingsnorth se croisaient lors d’une réception, ils éviteraient probablement l’un l’autre. Odell incarne ce que Kingsnorth dénonce comme le « wokisme ». Elle puise sa sagesse dans les traditions autochtones et dénonce sans relâche les biais liés aux questions de race et de genre. Kingsnorth, quant à lui, cite principalement des auteurs masculins blancs et valorise la « tradition » comme un modèle à suivre, affichant une aversion particulière pour les débats sur les personnes transgenres.

Artiste Jenny Odell.

Pourtant, forcés de partager un canapé, ils découvriraient rapidement leurs points communs. Tous deux considèrent la crise climatique comme le symptôme d’une crise culturelle plus profonde, d’une civilisation qui a oublié ses fondements. Odell dénonce une perception mécaniste du temps qui nous éloigne du sens et de la présence, et critique l’obsession de la productivité et de l’optimisation du temps. Elle prône un retour à une perception plus humaine du temps, inspirée de l’art et du respect de la nature, pour un mode de vie plus profond et plus respectueux de l’environnement.

Le nouveau livre de l'auteur Paul Kingsnorth s'intitule « Contre la machine » et se caractérise par la résignation et la frustration.

Kingsnorth, bien que parti du mouvement climatique, critique une dérive écomoderniste qui aggrave les problèmes. Il dénonce une culture transformée en machine, centrée sur la science, le moi, le sexe et les écrans. Pour survivre, il prône un retour aux valeurs fondamentales du monde prémoderne : la communauté, le lieu, la prière et le lien avec le passé.

Malgré ces critiques communes envers la modernité, l’expérience de lecture diffère. Le livre de Kingsnorth est empreint de résignation et de frustration, tandis que celui d’Odell respire l’espoir et la confiance dans la capacité humaine à trouver un chemin vers un avenir plus serein et responsable. Kingsnorth, converti au christianisme, y fait cependant peu de référence, tandis qu’Odell, non croyante, s’appuie sur la théologie pour distinguer le temps horizontal, mesurable, du temps « vertical », où la nouveauté peut émerger.

Tous deux semblent néanmoins converger vers la nécessité d’un repli sur soi, d’une forme de décroissance. Kingsnorth a quitté la ville pour s’installer dans une ferme en Irlande, tandis qu’Odell reste à San Francisco, mais privilégie une recherche de tranquillité d’esprit et espère que de nouvelles idées pourront inverser la tendance.

Un troisième livre, à venir, de Rutger Bregman, pourrait également rejoindre ce débat. Connu pour avoir perturbé le forum de Davos en appelant les milliardaires à payer davantage d’impôts, Bregman plaide dans « Ambition morale » pour une approche plus ambitieuse afin de sortir de la paralysie de l’action. Il souligne que nos meilleurs talents gaspillent leur énergie à développer des applications et des instruments financiers inutiles, comme si nous avions oublié qu’il existe des occupations plus nobles.

« Le livre de Bregman est extrêmement inspirant, plein d’exemples de personnes qui font vraiment avancer les choses, en exigeant deux choses sur ce qu’elles font : que c’est important – pour de vrai – et qu’il s’agit de problèmes qui peuvent être résolus. »

La conversation sur le canapé serait sans doute animée. Kingsnorth, probablement consterné par la vue de moines orthodoxes utilisant des téléphones portables (il est orthodoxe converti), se retirerait peut-être dans la cuisine. Mais Odell et Bregman pourraient trouver un terrain d’entente, en combinant un mode de vie moralement ambitieux, ancré dans le concret et attentif à la beauté du monde.

Les interventions divines peuvent prendre des formes inattendues. Mais elles partagent souvent ces mêmes caractéristiques : un appel à la remise en question, à la recherche de sens et à l’action.

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