Publié le 18 janvier 2024 12:04:00. Avec Portez le feu, Leïla Slimani achève une trilogie familiale autobiographique ambitieuse, explorant les méandres de l’identité franco-marocaine et les tensions entre tradition et modernité à travers le récit d’une écrivaine en quête de mémoire.
- L’écrivaine Mia, confrontée à un « brouillard cérébral » post-Covid, entreprend un voyage au Maroc pour retrouver l’inspiration et débloquer sa mémoire.
- Le roman explore les relations complexes entre trois générations de femmes – la grand-mère, la mère et l’écrivaine elle-même – et leurs luttes pour l’autonomie.
- Portez le feu aborde des thèmes tels que l’identité, l’héritage familial, la politique et les contradictions du Maroc contemporain.
Leïla Slimani, déjà reconnue pour ses œuvres précédentes, livre avec Portez le feu le dernier volet d’une trilogie familiale intimement liée à sa propre histoire. Le roman suit Mia, une écrivaine d’origine franco-marocaine, frappée d’un étrange blocage créatif. Son neurologue lui suggère une approche inattendue : « Si je peux vous donner un conseil, Mademoiselle : retrouvez vos madeleines. » Cette phrase, faisant écho à l’œuvre de Marcel Proust, la pousse à revisiter ses racines et à chercher dans ses souvenirs l’étincelle perdue.
Ce retour aux sources prend la forme d’un voyage au Maroc, d’abord à travers des réminiscences familiales centrées sur ses parents, puis physiquement, dans la ferme de ses grands-parents, nichée au pied des montagnes de l’Atlas. C’est là, au milieu de vieilles boîtes remplies de notes manuscrites, que Mia commence à reconstituer le puzzle complexe de son histoire familiale. Le « brouillard cérébral », diagnostiqué comme une conséquence de la maladie corona, commence peu à peu à se dissiper, au fur et à mesure que les souvenirs refont surface.
Le Pays des Autres, premier volume de la trilogie, s’était concentré sur Mathilde, la grand-mère française de Mia, qui avait suivi son mari au Maroc après la Seconde Guerre mondiale. Look How We Dance, le deuxième opus, mettait en lumière Aïcha, la mère de Mia, et son retour au Maroc après des études de médecine à Strasbourg. Dans ce dernier tome, c’est donc Mia qui occupe le centre de la narration, tiraillée entre deux cultures, entre la laïcité française et les traditions arabes.
Le Maroc lui-même est dépeint comme un pays de contradictions, un lieu où se côtoient modernité et héritage ancestral. Slimani tisse habilement un récit où se mêlent considérations politiques, questions sociales et expériences personnelles. Son style se caractérise par une tonalité sobre et une analyse perspicace, sans jamais céder au jugement hâtif. Elle décrit ses personnages avec une empathie qui la pousse à explorer leurs complexités, leurs failles et leurs contradictions : des individus qu’on a envie à la fois de « frapper et de serrer dans ses bras ».
L’autonomie et la liberté de pensée sont des thèmes récurrents dans l’œuvre de Slimani. Mia, tout comme l’écrivaine elle-même, incarne cette soif d’indépendance. À ses côtés, sa sœur Inès représente une approche plus pragmatique et adaptable. Ce sont les figures féminines fortes – Mathilde, la grand-mère à l’esprit libre, et Aïcha, la mère, gynécologue déterminée – qui dominent le récit. Le personnage du père, Mehdi, est plus ambigu, oscillant entre aspirations révolutionnaires et confort d’une carrière de banquier.
Le compromis n’est pas une option pour Mia. Alors que son « brouillard cérébral » se dissipe, elle prend conscience que la clarté ne rime pas toujours avec bonheur. Mais, comme Leïla Slimani, elle fait preuve d’une rare bravoure pour affronter la vérité, aussi inconfortable soit-elle.
Leïla Slimani. Portez le feu. Luchterhand, 441 pages, 26,50 euros.
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