Afrique : Plusieurs Pays Rejettent les Aides de Trump pour Protéger leur Souveraineté
L'administration Trump a instauré une stratégie d'aide bilatérale « America First » en Afrique, remplaçant l'USAID par des accords conditionnés. La fin de l'USAID et le virage vers la diplomatie commerciale Photo: alaen.substack.com Le 20 janvier 2025, le…
L'administration Trump a instauré une stratégie d'aide bilatérale « America First » en Afrique, remplaçant l'USAID par des accords conditionnés.
La fin de l’USAID et le virage vers la diplomatie commerciale
Photo: alaen.substack.com
Le 20 janvier 2025, le président Donald Trump a signé un décret suspendant l’aide au développement pour 90 jours, entraînant la dissolution de l’United States Agency for International Development (USAID). Selon Africa-US Forum, cette agence disposait d’un budget d’environ 23 milliards de dollars pour l’exercice 2024, dont 12 milliards étaient alloués à l’Afrique subsaharienne.
L’aide américaine ne passe plus par une agence philanthropique, mais est désormais intégrée au Département d’État. Ce nouveau modèle impose aux pays bénéficiaires de cofinancer les programmes pour réduire la dépendance. À titre d’exemple, l’accord avec le Kenya prévoit une contribution américaine de 1,6 milliard de dollars, tandis que Nairobi doit verser 850 millions de dollars sur cinq ans.
Ce basculement marque la fin d’une ère de coopération multilatérale. Washington a quitté l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en début d’année, critiquant sa gestion de la pandémie de Covid-19. Désormais, les accords sont bilatéraux et assortis de clauses de « diplomatie commerciale », privilégiant explicitement les entreprises pharmaceutiques et médicales américaines pour la livraison des traitements.
Le bras de fer sur la souveraineté des données médicales
Le partage de données pathogènes et de dossiers médicaux est devenu le principal point de friction. Au Kenya, un accord de 2,5 milliards de dollars a été suspendu par la cour après que des activistes ont alerté sur le risque d’un accès direct du gouvernement américain à des dossiers médicaux personnels, contrairement aux données agrégées et anonymisées utilisées précédemment dans la lutte contre les maladies infectieuses.
Le Ghana a suivi une trajectoire similaire. Arnold Kavaarpuo, directeur exécutif de la Commission de protection des données du Ghana, a expliqué à la BBC que le gouvernement a rejeté l’offre américaine en raison de l’absence de réciprocité.
« We had concerns around the scope and breadth of data that was being required. It was us generating data and passing it on to the US authorities, and there were no real reciprocal measures when it comes to the protection of Ghanaian data and Ghanaian sovereignty. »
Arnold Kavaarpuo, directeur exécutif de la Commission de protection des données du Ghana
Le Zimbabwe a également refusé un accord, craignant que les données médicales ne soient exploitées par des firmes pharmaceutiques américaines sans garantie que les vaccins ou médicaments qui en résulteraient soient accessibles à sa population. Cette méfiance s’ancre dans l’expérience du Covid-19, où le partage de données n’a pas garanti un accès équitable aux doses de vaccins.
Le rejet ugandais et le pivot vers la Chine
Les Africains doivent refuser les aides venues d'Europe
L’Ouganda a illustré la rupture avec le modèle de « l’aide contre l’influence ». En février 2025, Washington a proposé un ensemble technologique de 450 millions de dollars pour moderniser les infrastructures numériques du pays. Cependant, l’accord aurait confié le contrôle des données nationales aux entreprises américaines Palantir et Rathon pour 15 ans, tout en interdisant les fournisseurs chinois.
Le 14 février 2025, le président Yoweri Museveni a publiquement rejeté l’offre, affirmant que la souveraineté nationale n’était pas négociable. Ce refus a déclenché des manifestations à Kampala, où 38 000 personnes ont scandé « Nos données, notre nation ». Selon Al Aen, l’Ouganda a signé dix jours plus tard un contrat de 1,1 milliard de dollars avec Huawei pour le déploiement de la 5G.
L’impact politique a été profond. Un sondage local a révélé qu’une large majorité de la population soutenait le rejet du forfait américain et insistait sur l’autonomie des données.
Pressions diplomatiques au Maroc et enjeux au Nigeria
Au Nigeria, l’administration Trump a proposé une restructuration du secteur pétrolier. Cependant, le contrôle majoritaire des raffineries et des pipelines aurait été transféré à des multinationales américaines. Le président Bola Tinubu a déclaré : « Nous ne sommes pas à vendre — notre pétrole, notre avenir. » En réponse, le Nigeria a signé un joint-venture de 2,4 milliards de dollars avec une société pétrolière chinoise.
Le Maroc a fait face à un dilemme politique. L’administration Trump a proposé 1,2 milliard de dollars en aide, technologies de surveillance et infrastructures satellites. En échange, Rabat devait normaliser pleinement ses relations avec Israël, ouvrir une ambassade et reconnaître Jérusalem comme capitale. Comme le rapporte Foreign Policy, le roi Mohammed VI a refusé, déclarant que les principes du Maroc n’étaient pas à vendre. Cette décision a été soutenue par une large majorité de l’opinion publique marocaine.
Vers un nouveau paradigme de la santé mondiale
Ce refus massif — treize nations ont rejeté les demandes américaines — signale un changement de perception. Nelson Aghogho Evaborhene, chercheur à l’Université de Roskilde, souligne que si la relation était autrefois inégale mais tolérable car présentée comme altruiste, elle est devenue aujourd’hui purement transactionnelle.
Le ministre sud-africain de la Santé, le Dr Aaron Motsoaledi, a critiqué la nature éphémère de ces financements face aux exigences permanentes des États-Unis.
« That [the US] will get their pathogen if there’s any pandemic or epidemic in their area. And they’ll also provide them with a genome for life. But the US is going to give them money for five years. »
Dr Aaron Motsoaledi, ministre de la Santé d’Afrique du Sud
L’enjeu pour les États-Unis est stratégique : utiliser l’aide sanitaire comme un mécanisme pour faire progresser les intérêts bilatéraux américains. Cependant, en liant la santé à des intérêts commerciaux et diplomatiques stricts, Washington risque d’accélérer le pivot de plusieurs capitales africaines vers des partenaires alternatifs, comme la Turquie, le Qatar ou la Chine.
Nicolas Lefèvre couvre l’actualité française, de la vie politique aux questions sociales et économiques. Il privilégie les explications claires, les faits datés et les informations directement utiles au lecteur.