L’Afrique accélère sa transition énergétique en misant sur les petits réacteurs modulaires (SMR) pour pallier ses carences infrastructurelles. Lors d’un récent sommet à Kigali, des experts ont souligné que ces technologies, moins coûteuses que les centrales classiques, pourraient stabiliser les réseaux électriques et soutenir l’industrialisation, notamment dans le secteur minier.
L’ambition kenyane pour la souveraineté énergétique
Le Kenya ne se contente plus de diversifier son mix énergétique ; il sprinte vers une transformation radicale de sa capacité de production. L’objectif est clair : porter la génération électrique de 3 300 MW à 10 000 MW. Pour le président William Ruto, l’énergie nucléaire n’est pas une option parmi d’autres, mais le catalyseur indispensable pour garantir la sécurité énergétique du pays.
Cette stratégie s’appuie sur la nécessité d’une puissance de base stable. Si le solaire et l’éolien sont essentiels, leur intermittence reste un frein pour une économie moderne. Le nucléaire offre ce « battement de cœur » constant, disponible 24h/24 et 7j/7. C’est dans cette optique que le comté de Siaya a été positionné pour accueillir la première centrale du pays, un projet porté par la conviction que l’accès au nucléaire est un passage obligé pour atteindre le statut de pays développé, comme l’a souligné le gouverneur James Orengo.
Selon un rapport du Standard Media, le déploiement de cette technologie au Kenya vise non seulement la production d’électricité, mais aussi le soutien à des secteurs critiques comme l’agriculture et la santé, notamment via la radiothérapie et le développement de cultures résistantes à la sécheresse.
L’agilité technique des réacteurs modulaires face aux coûts
Face aux coûts initiaux prohibitifs des centrales nucléaires classiques, l’Afrique se tourne vers des solutions plus agiles : les Small Modular Reactors (SMR), les Micro Modular Reactors (MMR) et les Nano Modular Reactors (NMR). Contrairement aux installations massives, les SMR présentent des coûts d’investissement initiaux réduits et des conceptions simplifiées, facilitant leur déploiement dans des zones reculées ou des régions aux ressources limitées.
L’enjeu est autant technique que financier. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) suggère qu’un réseau électrique national devrait être dix fois plus grand que la centrale nucléaire qui l’alimente pour garantir la stabilité. Pour beaucoup de pays africains, cette exigence est impossible à remplir avec les infrastructures actuelles. C’est ici que les SMR, avec une capacité souvent inférieure à 300 MW, deviennent une alternative viable.
L’impact concret de cette technologie peut être résumé ainsi :
Pour optimiser ce déploiement, l’organisation AFCONE plaide pour une coordination transfrontalière afin d’éviter la duplication des efforts et de favoriser le transfert de technologie plutôt que de simples signatures de contrats.
Le défi crucial de la distribution électrique
L’ambition nucléaire se herte cependant à une réalité brutale : la défaillance des réseaux de distribution. L’installation de réacteurs, même modulaires, ne servira à rien si l’électricité ne peut atteindre l’utilisateur final.
“À travers le continent aujourd’hui, nous avons 15 % de la production – soit 40 GW de puissance – qui ne peut être livrée simplement à cause de problèmes d’infrastructure, de limitation et de réseaux indisponibles, parfois pendant 800 à 1000 heures par an, voire plus.”
Robert Lisinge, Directeur de la technologie, de l’innovation, de la connectivité et des infrastructures à la CEA
Cette situation critique a été mise en lumière lors d’un sommet organisé par la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (CEA) à Kigali. Le constat est sans appel : le succès des SMR dépend d’un investissement massif dans les lignes de transmission.
L’opportunité réside désormais dans le Programme de développement des infrastructures en Afrique (PIDA). Avec 69 projets prioritaires identifiés d’ici 2030, notamment dans le solaire et l’hydroélectricité, le PIDA pourrait servir de cadre pour intégrer des projets nucléaires régionaux impliquant plusieurs pays. L’objectif est de créer un « régime de planification synchronisé aux niveaux régional et national » pour accélérer l’intégration énergétique du continent.
Sécurité, acceptabilité sociale et potentiel industriel
Le déploiement du nucléaire en Afrique doit naviguer entre ambitions techniques et résistances sociales. Le syndrome NIMBY (« Not In My Backyard » — Pas dans mon jardin) reste un obstacle majeur, alimenté par des craintes historiques liées aux accidents nucléaires et aux bombardements d’Hiroshima et Nagasaki.

Pourtant, les données statistiques tendent à relativiser ces risques. Le nucléaire figure parmi les sources d’énergie les plus sûres. On estime qu’il entraîne 100 % de décès en moins que le charbon et un peu plus de 97 % de décès en moins que le gaz par unité d’électricité produite. De plus, les réacteurs modernes intègrent des systèmes de sécurité passive capables de s’arrêter automatiquement sans intervention humaine.
L’enjeu pour les gouvernements est de transformer la perception du risque en perception d’opportunité. L’installation d’une centrale nucléaire s’accompagne généralement d’investissements massifs dans les infrastructures locales : routes à haute capacité, hôpitaux modernes et écoles de classe mondiale, transformant ainsi les zones d’accueil en pôles de développement.
Au-delà de l’électrification domestique, les SMR pourraient redéfinir l’économie industrielle africaine, en particulier dans le secteur extractif. Les opérations minières, souvent situées dans des zones isolées et gourmandes en énergie, sont des candidates idéales pour l’adoption de micro-réacteurs.
L’intégration du nucléaire permettrait aux mines de disposer d’une énergie propre et fiable, favorisant ainsi la « valeur ajoutée aux produits avec des sources propres sur le marché mondial ». En stabilisant les réseaux locaux, ces installations pourraient transformer des sites miniers isolés en centres de transformation industrielle durable, augmentant ainsi la part de valeur conservée sur le continent.
L’avenir nucléaire de l’Afrique ne dépendra pas seulement de la technologie importée, mais de la capacité des États à synchroniser leur planification infrastructurelle. Si le Kenya et d’autres nations parviennent à coupler les SMR avec une modernisation des réseaux, le nucléaire pourrait effectivement devenir le socle de l’industrialisation africaine.
