Publié le 24 février 2024 à 18h35. L’influence grandissante d’Andriï Yermak, chef de l’administration présidentielle ukrainienne, est remise en question suite à des accusations de corruption et à des perquisitions menées à son domicile, conduisant à sa démission. Cet épisode révèle des tensions au sein du pouvoir ukrainien et suscite des inquiétudes à l’Ouest.
- Andriï Yermak a démissionné de son poste après des perquisitions à son domicile dans le cadre d’une enquête pour corruption.
- Il était considéré comme l’homme fort du pouvoir ukrainien, contrôlant de nombreux aspects de la vie politique et diplomatique.
- Son départ intervient après des mois de critiques et de méfiance, tant en Ukraine qu’auprès des partenaires occidentaux.
La démission d’Andriï Yermak, chef de l’administration présidentielle, marque un tournant dans le paysage politique ukrainien. Bien qu’aucune accusation formelle n’ait été portée contre lui, les perquisitions menées vendredi par les forces de l’ordre à son domicile ont précipité sa chute. L’annonce de sa démission est intervenue le soir même, sous la pression croissante d’un scandale de corruption de grande ampleur qui ébranle la présidence de Volodymyr Zelensky.
Yermak, qui n’a jamais été élu et ne disposait donc pas d’un mandat direct auprès de la population, était depuis plusieurs mois sous le feu des critiques. Le scandale impliquant la compagnie énergétique Energoatom a exacerbé les tensions, suscitant même des désaccords au sein du parti présidentiel. Fédor Venislavsky, député au Parlement, a estimé que la démission de Yermak pourrait apaiser les esprits, mais la pression semblait jusqu’alors incapable de provoquer un changement.
Avant sa démission, Yermak exerçait un contrôle considérable sur la majorité parlementaire, le gouvernement et les institutions clés de l’État. Il était souvent décrit comme le numéro deux d’Ukraine, après Volodymyr Zelensky lui-même. Sa position dominante et son influence étendue ont suscité la méfiance de nombreux responsables et diplomates, tant en Ukraine qu’à l’étranger.
Yermak disposait d’un réseau d’intermédiaires influents au sein des forces de l’ordre et jouait un rôle central dans les négociations diplomatiques de haut niveau. Il a notamment été envoyé par Zelensky à Genève pour participer aux discussions sur le plan de paix américain. Selon le journal The Kyiv Independent, il avait tendance à marginaliser la diplomatie ukrainienne traditionnelle et agissait comme le seul émissaire du président.
Les ambitions de Yermak, jugées démesurées par certains, ont créé des frustrations en Occident, mais surtout en Ukraine. Un responsable européen, cité par The Kyiv Independent, a déclaré :
« Nous devons travailler avec lui, car Andriï Yermak est l’homme de Zelensky. »
Responsable européen
Un autre diplomate européen a même plaisanté en affirmant qu’il aurait préféré voir n’importe qui d’autre envoyé à Washington. Les deux sources s’accordent à dire que l’ancien chef de l’administration présidentielle était mal vu à Bruxelles et à Washington.
Les critiques portaient également sur son désir de contrôler tous les aspects de la vie politique ukrainienne et sur son pouvoir immense. Selon des sources ukrainiennes et étrangères interrogées par The Kyiv Independent, Yermak serait à l’origine de la récente offensive contre les institutions anticorruption du pays, une offensive qui a finalement échoué.
Le scandale actuel de corruption, le plus important de l’ère Zelensky, place Yermak au centre des attentions, bien qu’il ne figure pas officiellement parmi les suspects. Dariia Kaleniuk, directrice exécutive du Centre de lutte contre la corruption, a souligné :
« Andriï Yermak est une figure si influente et si profondément impliquée dans de nombreux processus internes qu’un schéma de corruption d’une telle ampleur n’aurait pas pu fonctionner sans sa connaissance et son approbation. »
Dariia Kaleniuk, directrice exécutive du Centre de lutte contre la corruption
Une source proche de l’enquête sur Energoatom, citée par The Kyiv Independent, a affirmé que le nom de Yermak revenait régulièrement dans les investigations. L’enquête a révélé des enregistrements compromettants, mettant en lumière des opérations de blanchiment d’argent et de corruption impliquant des proches du président et des hauts fonctionnaires, pour un montant total de plus de 100 millions de dollars (environ 85 millions d’euros). Le cerveau présumé de ce réseau criminel serait Tymur Mindich, un vieil ami de Zelensky et ancien co-propriétaire de la société de production humoristique « Kvartal 95 ».
Mindich avait publiquement qualifié Yermak d’ami. Selon une source au sein des forces de l’ordre, une partie des fonds détournés aurait été utilisée pour la construction de quatre luxueuses résidences près de Kiev, supervisées par Oleksandr Chernyashov, et dont l’une était destinée à Yermak.
Depuis un an, Yermak est confronté à des accusations de corruption, d’enrichissement illégal et de trafic d’influence. Son ancien adjoint, Andriy Smirnov, a été inculpé pour enrichissement illégal, blanchiment d’argent et corruption. Deux autres anciens adjoints, Kyrylo Tymoshenko et Rostyslav Shurma, ont également été impliqués dans des enquêtes pour corruption, sans toutefois faire l’objet d’accusations formelles.
Plusieurs personnes liées à Yermak se seraient enrichies de manière suspecte pendant son mandat. Artem Kolubayev, un producteur de cinéma et ancien partenaire commercial, a considérablement développé son empire commercial en investissant dans l’immobilier et la production de drones, selon une enquête de 2023 menée par Bihus.info.
Les détracteurs de Yermak soulignent que les nombreux scandales de corruption impliquant ses proches et ses alliés suggèrent deux possibilités : soit il tolère la corruption, soit il y est impliqué. Selon Kaleniuk :
« Il est un secret de polichinelle que les décisions en matière de personnel, tant à la présidence qu’au gouvernement et dans les entreprises publiques, sont impossibles sans Andriï Yermak. »
Dariia Kaleniuk, directrice exécutive du Centre de lutte contre la corruption
Volodymyr Zelensky et Andriï Yermak se connaissent depuis 2010. Yermak travaillait alors comme juriste et producteur de cinéma. L’ascension politique de Zelensky a ouvert la voie à cet homme sans expérience politique vers les plus hautes sphères du pouvoir.
Yermak a rapidement gravi les échelons, assumant des responsabilités de plus en plus importantes, souvent au-delà de ses compétences. Il veillait à ce que la vision de Zelensky soit mise en œuvre sans remise en question. Le politologue Volodymyr Fesenko explique que Yermak s’est présenté comme un homme totalement dévoué au président, une machine à exécuter sa volonté.
Selon Fesenko, l’objectif principal de Yermak était d’être l’outil le plus pratique, le plus efficace et le plus acceptable pour Zelensky, sans chercher à jouer un rôle politique indépendant. En prenant en charge l’agenda politique étranger du président et les contacts avec la Russie et les États-Unis, Yermak a gagné la confiance absolue de Zelensky. Il a remplacé Andriy Bohdan en 2020 et est devenu officiellement chef de l’administration présidentielle.
Depuis lors, Yermak est resté constamment aux côtés de Zelensky, ne le quittant pratiquement jamais. D’anciens employés de la présidence ont confié à The Kyiv Independent que l’influence de Yermak reposait sur sa capacité à anticiper les désirs de Zelensky et à maintenir un environnement psychologiquement confortable pour lui.
Fesenko souligne que Yermak exécute les souhaits du président, même s’il n’est pas d’accord avec eux. Il était responsable de la plupart des décisions quotidiennes prises dans le pays. De plus, Yermak absorbait une grande partie des critiques publiques et servait de bouc émissaire lorsque les décisions échouaient.
The Kyiv Independent estime qu’Yermak est progressivement devenu le deuxième homme le plus puissant d’Ukraine.
D’anciens employés de la présidence ont expliqué à The Kyiv Independent que Zelensky n’est pas profondément impliqué dans les détails de la gestion quotidienne du pays. C’est Yermak qui coordonnait les tâches administratives et de gestion pratiques, jusqu’à sa démission. Un de ces informateurs a comparé cette dynamique à une entreprise où Zelensky est le PDG qui définit la stratégie, tandis que Yermak est le directeur général qui contrôle et met en œuvre les décisions.
Par exemple, le président fixe l’objectif d’obtenir un soutien militaire de la part des alliés, et Yermak rencontre les dirigeants occidentaux pour négocier les détails. Malgré son pouvoir considérable, Yermak, contrairement à son prédécesseur Bohdan, n’a pas agi de manière autonome.
Fesenko est convaincu que Yermak ne se lancera probablement jamais dans une carrière politique indépendante. Il le considère comme un homme dont la limite est d’être la main droite du président. Un autre facteur limitant est son impopularité auprès du public. Un sondage de mars 2024 a révélé que seulement 17,5 % des Ukrainiens lui faisaient confiance, tandis que 67 % ne lui faisaient pas confiance.
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