Publié le 2025-11-11 22:39:00. Les événements climatiques extrêmes se multiplient au Canada, mettant à rude épreuve les assureurs et les citoyens, et suscitent des inquiétudes quant à la capacité du pays à assurer ses biens et ses populations face à des risques croissants. Des experts mettent en garde contre un possible « point de bascule » où l’assurance deviendrait inabordable ou indisponible pour certaines régions.
- Une étude de l’Université des Nations Unies alerte sur le risque d’un « futur non assurable » en raison de l’intensification des catastrophes naturelles.
- Le Canada a déjà subi des pertes assurées considérables ces dernières années, notamment à Calgary et au Québec, en raison de la grêle et des ouragans.
- Des experts soulignent la nécessité d’une meilleure adaptation aux changements climatiques, impliquant les consommateurs, les assureurs et les gouvernements.
Les assureurs canadiens sont confrontés à une réalité de plus en plus préoccupante : l’augmentation constante des coûts liés aux catastrophes naturelles. En 2023, l’Université des Nations Unies a publié une étude pointant vers un possible « point de bascule », un seuil au-delà duquel les sociétés pourraient être submergées par des calamités. Parmi les six menaces identifiées, la sixième est particulièrement alarmante : un futur où l’assurance des biens et des personnes deviendrait impossible face à des risques climatiques de plus en plus fréquents et intenses.
Selon l’étude, certaines régions du monde pourraient franchir ce point de bascule, déclenchant une cascade d’impacts socio-économiques imprévisibles et laissant les citoyens sans protection financière. Bien que le Canada ne soit pas encore à ce stade, le pays a connu ces dernières années des événements climatiques extrêmes aux conséquences financières lourdes pour les citoyens, les assureurs et les gouvernements.
Lors du colloque annuel du Laboratoire des services financiers de l’Université Laval, tenu le 30 octobre dernier sous le thème des changements climatiques, France LeBlanc, conseillère stratégique aux affaires externes chez Beneva, a rappelé l’ampleur des dégâts. La tempête de grêle qui a frappé Calgary en 2024 a engendré 3,3 milliards de dollars de pertes assurées, tandis que l’ouragan Déby au Québec a causé 2,8 milliards de dollars de dommages. Les pertes assurées en 2024 dépassent les 92 milliards de dollars. Un an après l’ouragan Déby, nouvelle estimation des pertes assurées au Québec et en Ontario.
Dans le cas de Calgary, l’urbanisation a joué un rôle important, les autorités ayant autorisé la construction dans une zone particulièrement vulnérable. « Presque 50% des coûts encourus en 2024 n’auraient pas été nécessaires si la ville ne s’était pas développée dans le corridor de grêle. À un moment donné, il faudra accepter de ne plus se mettre en danger lorsque les risques sont connus », a souligné France LeBlanc.
Les grands sinistres naturels se multiplient à travers le pays. Des feux de forêt monstres, comme ceux que plusieurs provinces canadiennes ont vécus à l’été 2025, aux inondations printanières et estivales exceptionnelles au Québec qui ont touché des milliers de résidents, l’intensité des événements climatiques extrêmes ne cesse de croître. Selon l’Institut climatique du Canada, le nombre de catastrophes recensées dans la Base de données canadienne sur les catastrophes (BDC) est en constante augmentation depuis les années 1970, passant d’une moyenne de 8 événements annuels au début de la décennie à 27 en 2016. Cependant, la hausse la plus significative concerne les coûts des catastrophes, qui sont passés de 8,3 millions de dollars en moyenne dans les années 1970 à 112 millions de dollars entre 2010 et 2019.
La protection des consommateurs est une préoccupation majeure. Lors du même colloque, Me Jannick Desforges, directrice des affaires juridiques et de la réglementation à la Chambre de l’assurance, a souligné la confusion des consommateurs face aux contrats d’assurance, aux risques climatiques et aux protections disponibles. Elle a insisté sur l’importance du rôle des agents et courtiers en assurance pour fournir des conseils éclairés. « Une réflexion s’impose sur la protection du consommateur ; il en va de leur patrimoine », a-t-elle déclaré.
Me Desforges a également mis en évidence le fait que de nombreux sinistrés découvrent qu’ils n’étaient pas assurés pour certains dommages alors qu’ils pensaient l’être. « Si le prochain événement climatique est un tremblement de terre, une mauvaise surprise attend les consommateurs, car 38% des Québécois croient, à tort, qu’ils sont couverts, alors que seulement 7% ont souscrit à l’avenant correspondant, selon le Bureau d’assurance du Canada (BAC). »
« En matière d’événements climatiques, plus les consommateurs sont informés des risques et des protections disponibles, plus ils sont en mesure de prendre des décisions éclairées pour protéger leur patrimoine », a-t-elle ajouté.
Au Québec, 50% des sinistres en habitation sont liés aux dégâts d’eau, dont la moitié surviennent lors d’événements météorologiques. Selon le BAC, 20% des Québécois sont exposés aux inondations, mais la moitié ne serait pas assurable, alors que les pertes liées aux inondations des sous-sols au Canada ont triplé en 10 ans. Les victimes ne tirent pas toujours les leçons de leurs expériences : la majorité des sinistrés de Calgary ont choisi de reconstruire à l’identique, faute de moyens pour utiliser des matériaux plus résistants.
« Malheureusement, l’histoire risque de se répéter lors de la prochaine tempête de grêle », craint Jannick Desforges. L’augmentation des coûts de rénovation et de reconstruction, qui ont presque doublé depuis la pandémie, constitue un autre défi majeur pour les assureurs, selon France LeBlanc.
Au-delà des dommages matériels, les inondations de sous-sols ont des répercussions « invisibles » sur la santé physique et psychologique des victimes, ainsi que sur leur sentiment de bien-être, a souligné Michaël Bourdeau-Brien, professeur agrégé au Département de finance, assurance et immobilier de l’Université Laval. Il suggère le développement de nouvelles protections dans les contrats d’assurance, telles qu’un avenant « bien-être » associé à la survenue d’une catastrophe naturelle.
La prévention et la résilience face aux grands sinistres naturels nécessitent un effort collectif. « Le fardeau ne peut pas être mis sur les épaules d’un seul acteur », a insisté Jannick Desforges. « La responsabilité doit être partagée entre les consommateurs, les assureurs et les gouvernements. » Elle propose notamment des subventions gouvernementales pour des rénovations résilientes, des investissements dans l’adaptation des infrastructures publiques, l’interdiction de reconstruire dans les zones à haut risque et l’adaptation du Code du bâtiment.
« Le grand mot clé est adaptation », a conclu France LeBlanc. L’industrie de l’assurance investit déjà dans la lutte aux changements climatiques, mais il est désormais crucial d’investir dans l’adaptation. Les assureurs ont déjà entrepris plusieurs actions, notamment la sophistication de l’évaluation des risques, la proposition de franchises différenciées, l’octroi de rabais pour l’installation de dispositifs de prévention, la création de nouvelles garanties pour encourager une reconstruction plus résiliente et l’intégration de la notion d’économie circulaire.