Home AffairesAvons-nous atteint un point critique en matière de dette publique ?

Avons-nous atteint un point critique en matière de dette publique ?

by Amélie Bernard

Publié le 2024-02-29 10:12:00. La dette publique des pays développés atteint des niveaux alarmants, remettant en question les paradigmes traditionnels des finances publiques et suscitant des inquiétudes quant à la stabilité financière mondiale.

  • Le ratio dette/PIB des États-Unis pourrait atteindre 156 % d’ici 2055, menaçant le rôle central du dollar américain.
  • En Europe, le FMI prévoit un doublement de la dette publique moyenne au cours des 15 prochaines années sans changement de politique.
  • Les solutions traditionnelles de réduction de la dette, telles que les excédents budgétaires et la croissance économique, pourraient s’avérer insuffisantes face aux défis actuels.

La question de la soutenabilité de la dette publique dans les pays développés n’est plus une simple hypothèse. Les chiffres récents révèlent un écart significatif par rapport à l’ancien modèle où l’endettement était principalement associé aux périodes de guerre, suivi d’une phase de remboursement en temps de paix. Aujourd’hui, la dette continue de croître, même en l’absence de conflits majeurs.

Aux États-Unis, le ratio dette/PIB est passé de 106 % en 1946 à 21,6 % en 1990-91, avant de remonter à près de 100 % en raison de la crise financière de 2008 et de la pandémie de Covid-19. Un constat préoccupant est que la croissance économique américaine, comparée aux décennies suivant la Seconde Guerre mondiale, est plus lente, les taux d’intérêt sont plus élevés et les déficits budgétaires persistent. Le Congressional Budget Office anticipe désormais une augmentation de l’endettement atteignant 156 % du PIB d’ici 2055, ce qui pourrait éroder la confiance dans les bons du Trésor américain, pilier de la finance mondiale.

La situation européenne n’est pas plus rassurante. Le Fonds Monétaire International prévoit un doublement de la dette publique moyenne des pays européens au cours des 15 prochaines années si aucune mesure corrective n’est prise. Cette évolution entraînerait une augmentation des coûts d’emprunt, un ralentissement de la croissance et une instabilité financière accrue, pesant lourdement sur les générations futures.

Plusieurs stratégies traditionnelles peuvent être envisagées pour réduire le ratio dette/PIB. La réalisation d’un excédent budgétaire primaire (avant paiement des intérêts) est un outil essentiel. La croissance économique, en stimulant les recettes fiscales et en réduisant les dépenses publiques liées aux cycles économiques, est également bénéfique. Maintenir les taux d’intérêt réels inférieurs au taux de croissance constitue un mécanisme puissant de désendettement. L’inflation, en érodant la valeur réelle de la dette, peut également jouer un rôle, tout comme la répression financière, où les gouvernements incitent les investisseurs à acquérir des titres d’État à des taux inférieurs aux taux du marché.

L’expérience du Royaume-Uni après la Seconde Guerre mondiale offre un exemple pertinent de l’interaction de ces facteurs. Le ratio dette/PIB du pays est passé de plus de 250 % en 1946 à seulement 42 % trois décennies plus tard. Une étude approfondie de Barry Eichengreen et Rui Esteves révèle que, pendant la période de consolidation de la dette de 1946 à 1955, le Royaume-Uni a enregistré des excédents budgétaires primaires constants, malgré l’expansion de l’État-providence sous le gouvernement travailliste.

Cependant, la contribution la plus importante à la réduction de la dette est venue de l’inflation, qui a été responsable de plus de 80 % de la consolidation de la dette durant cette période. À partir de 1955, la discipline budgétaire et la croissance économique ont pris le relais, en partie parce que l’impact de l’inflation, qui a culminé à 24 % en 1975, a été compensé par une hausse des taux d’intérêt.

Les politiques visant à réduire la dette de manière aussi spectaculaire ont été décrites comme une lutte pour la répartition des revenus, opposant les détenteurs de capitaux, les travailleurs et les entrepreneurs. Dans la réalité, ces catégories se chevauchent, notamment en raison de la présence croissante de millions de personnes affiliées à des régimes de retraite parmi les détenteurs de capitaux.

Aujourd’hui, cette lutte est exacerbée par la pression croissante pour augmenter les dépenses sociales afin de faire face au vieillissement de la population et à ses conséquences sur les retraites, les soins de santé et autres services. Les tensions géopolitiques et le changement climatique viennent s’ajouter à ces défis.

Une forte impulsion à la croissance induite par la productivité, potentiellement grâce à l’ intelligence artificielle, pourrait-elle venir à la rescousse ? Une récente analyse de l’Institut de recherche de la Deutsche Bank, menée par Matthew Luzzetti et ses collègues, suggère que l’IA pourrait augmenter la productivité de 0,5 à 0,7 % par an. Cependant, les auteurs concluent que cette impulsion de croissance est plus susceptible de freiner l’augmentation de la dette que de provoquer un renversement de tendance radical.

Dans un contexte où la croissance dépend de plus en plus de l’endettement, la polarisation politique et le populisme alimentent des demandes contradictoires de dépenses accrues et de réductions d’impôts. Les banques centrales, en mettant en place des mécanismes de soutien en cas de crise, ont contribué à maintenir une certaine euphorie sur les marchés, tout en rendant plus difficile la réduction de la dette en raison de leur objectif de stabilité des prix.

La répression financière est également problématique dans un monde financier sophistiqué, où les contrôles des capitaux nécessaires pour maintenir un tel régime seraient probablement inefficaces.

En conclusion, la consolidation de la dette dépendra avant tout de la volonté politique, et non de solutions techniques. Cela laisse présager, à terme, des crises financières et une instabilité politique. L’économiste suédois Anders Aslund estime que la situation actuelle rappelle celle de 1929. Même si cette opinion peut paraître extrême, il est difficile de contester le fait que la situation actuelle ne peut pas se résoudre favorablement.

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