Publié le 5 janvier 2024. Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte rendent hommage à Jacques Brel dans un spectacle de danse et de vidéo qui explore la puissance intemporelle de ses chansons, à découvrir dès le 7 janvier au Théâtre National de Bruxelles.
- Le duo propose une relecture chorégraphique des textes de Brel, intégrant des projections vidéo qui amplifient leur portée émotionnelle.
- La rencontre entre la chorégraphe établie et le danseur de breakdance Solal Mariotte crée un dialogue entre générations et styles.
- Le spectacle aborde des thèmes universels tels que l’amour, la désillusion et la fragilité de l’existence, tout en faisant écho aux préoccupations environnementales contemporaines.
Anne Teresa De Keersmaeker, connue pour ses explorations de la musique classique et notamment de Bach, surprend en se tournant vers l’œuvre de Jacques Brel. Un choix qu’elle justifie elle-même : « Jacques Brel est là depuis mon enfance », confie-t-elle dans le livre d’entretiens Quand elle danse, réalisé avec Laure Adler. Elle y révèle également avoir rédigé sa première dissertation en français sur Le Plat Pays.
Le spectacle, fruit d’une collaboration avec le danseur Solal Mariotte, se présente comme un véritable tour de chant du Grand Jacques, revisité à travers le langage du corps et de la vidéo.
Paroles, paroles
L’œuvre d’Anne Teresa De Keersmaeker se distingue généralement par une économie de mots. Bien qu’elle ait déjà travaillé sur des chansons de Joan Baez dans Une fois (2002) et intégré la chanteuse Meskerem Mees dans Quitter ci-dessus (2023), la parole prend ici une place centrale, non seulement à travers le son, mais aussi visuellement grâce à une projection qui dépasse le simple surtitrage. Des titres emblématiques tels que Mathilde, JoJo, Les Vieux, Les Bourgeois et Amsterdam sont mis en scène par Michel François, permettant aux mots de Brel de résonner avec une pertinence saisissante.

Ce spectacle de danse, au-delà de sa bande sonore entièrement consacrée à Brel, représente un défi pour les interprètes : trouver l’équilibre parfait entre la musique, la force cinématographique des paroles et l’aura indélébile de l’artiste, omniprésente à travers la vidéo.
« La complicité est palpable, le dialogue fonctionne. Partout Brel est là. »
Deux générations
Pour relever ce défi, Anne Teresa De Keersmaeker a collaboré avec Solal Mariotte, danseur formé au breakdance à P.A.R.T.S. (l’école d’ATDK à Bruxelles), où il avait déjà créé un solo sur La Valse à mille temps. Sur scène, comme lors de sa précédente collaboration avec le pianiste Pavel Kolesnikov pour Les variations Goldberg (2020), deux générations se rencontrent. Jeunesse et expérience, chacun apportant son propre bagage chorégraphique. Solal Mariotte surprend par sa maîtrise de l’apesanteur et sa capacité à repousser les limites du corps, intégrant notamment des figures de breakdance, comme le retour. Anne Teresa De Keersmaeker, à 65 ans, privilégie quant à elle l’expressivité et la théâtralité, rappelant l’œuvre de Pina Bausch et son Tanztheater.
Et le résultat est convaincant. La complicité entre les deux danseurs est évidente, et ils parviennent à incarner leur propre vision de Brel, à travers leur interprétation unique du mythe.
Raz-de-marée
La mort de Jacques Brel en 1978 résonne forcément avec le passé. Mais, comme chez tout grand poète, ses mots abordent des émotions universelles qui transcendent le temps : l’amour (avec l’incontournable Quand on n’a que l’amour), la désillusion, la peur de la mort, l’hypocrisie, le désespoir…
Le spectacle aborde également, de manière subtile, une préoccupation majeure de notre époque : le dérèglement climatique, un sujet que Anne Teresa De Keersmaeker a déjà exploré dans ses écrits. Sur Le Plat Pays, la chorégraphe projette des images en noir et blanc du raz-de-marée qui a frappé la mer du Nord les 31 janvier et 1er février 1953, causant la mort de 2 500 personnes et de 30 000 animaux d’élevage. Villages submergés, champs dévastés, carcasses de vaches… Ces images font écho aux catastrophes naturelles récentes, comme les inondations au Texas ou les pluies torrentielles en Catalogne. Au Concertgebouw de Bruges, où le spectacle a été présenté en première, cette superposition de la chanson et des archives vidéo sonne comme un avertissement poignant : selon les scientifiques, dans le scénario le plus pessimiste du réchauffement climatique, la côte belge et des villes comme Venise pourraient être submergées.


Au-delà du drame, le spectacle rend également hommage à l’humour de Brel, notamment avec Les Bonbons (version de 1967), et glisse un clin d’œil subtil dans la chanson Rosa, où le nom de la compagnie d’ATDK apparaît en latin.
Brel, du 7 au 18 janvier au Théâtre National, à Bruxelles ; du 31 mars au 2 avril à Viernulvier, à Gand ; le 5 mai au Cultuurcentrum d’Hasselt ; le 4 juin au Leietheater, à Deinze.