Des dizaines de milliers de manifestants ont défilé à Madrid et dans d’autres villes espagnoles samedi pour réclamer des mesures urgentes contre la crise du logement. Cette mobilisation fait suite au rejet par le parlement de décrets gouvernementaux et à l’expulsion fortement médiatisée d’une femme de 87 ans à Madrid.
La crise du logement en Espagne a atteint un point de rupture. Samedi, la colère populaire s’est matérialisée dans les rues de la capitale et de dizaines d’autres municipalités, où la population a manifesté sous des bannières dénonçant la spéculation immobilière et la cherté des loyers.
Les estimations de participation divergent fortement selon les sources. Alors que les services de police et les autorités locales recensent 70 000 manifestants à Madrid, le syndicat des locataires de la capitale évalue ce chiffre à 500 000 participants, illustrant l’ampleur de la mobilisation.
Au cœur de la contestation, des banderoles affichaient des messages proclamant qu’il n’y aurait aucune tranquillité pour le système de rente et que les études visaient à bâtir un avenir et non à habiter un logement minuscule.
L’expulsion de Maricarmen Abascal et le symbole des fonds vautours
L’embrasement actuel trouve en grande partie son origine dans le sort réservé à Maricarmen Abascal. Cette femme de 87 ans, qui se déplace en fauteuil roulant, a été expulsée de force le 23 septembre de son appartement du quartier madrilène de Retiro, où elle vivait depuis près de sept décennies.
Selon le syndicat des locataires, le nouveau propriétaire exigeait une hausse de loyer de 275 %, portant la quittance à 2 650 euros, un montant hors de portée pour cette octogénaire.
L’évacuation, retransmise par les médias et marquée par l’intervention des forces de l’ordre, a provoqué une onde de choc nationale. Face à la bronca, le gestionnaire a fini par proposer un accord préliminaire permettant à la retraitée de regagner son logement en consacrant 30 % de sa pension, soit environ 500 euros par mois.
« Elle aurait dû ne jamais être forcée de partir. J’espère que ce cas servira à apporter une réponse collective à la crise du logement. »
Beatriz Duro, avocate de Maricarmen Abascal
Le rejet parlementaire des décrets et la fragilité du gouvernement de Pedro Sánchez
Quelques jours avant les manifestations de rue, l’exécutif mené par le Premier ministre Pedro Sánchez avait tenté de désamorcer la fronde en adoptant en conseil des ministres un train de mesures d’urgence. Ce paquet prévoyait notamment une interdiction des expulsions de ménages vulnérables jusqu’en 2030, l’encadrement des locations de courte durée et le renouvellement automatique des baux.

Mais ces dispositions ont été rejetées par le Parlement le vendredi 2 octobre. Le premier décret a été repoussé par 178 voix contre 172, tandis que le second a recueilli 184 voix contre 166, luttant contre l’opposition de droite du Parti populaire (PP), de l’extrême droite de Vox, mais aussi du parti indépendantiste catalan Junts, dont l’appoint est indispensable au gouvernement minoritaire.
Le parti Junts a justifié son vote en estimant que le texte manquait de rigueur et pénalisait les petits propriétaires. Míriam Nogueras, porte-parole du groupe au Congrès, a souligné que les membres du parti se sentaient déçus et préoccupés, refusant de mettre dans le même sac les investisseurs millionnaires et ceux ayant placé leurs économies dans une propriété. De leur côté, les ministres du gouvernement ont vivement déploré ce choix. Pablo Bustinduy, en charge des droits sociaux, et la ministre de la Santé Mónica García ont fustigé une manière de faire de la politique qui rend la vie des gens misérable, tandis que l’opposition menée par Alberto Núñez Feijóo a réclamé des élections anticipées.
Parmi les voix critiques s’est également exprimée Ione Belarra, secrétaire générale du parti Podemos, qualifiant les propositions officielles de simples miettes tout en indiquant les soutenir pour éviter que l’exécutif ne brandisse ce refus comme un prétexte à l’inaction. Parallèlement, Alberto Núñez Feijóo, dirigeant du Parti populaire, a exhorté le chef du gouvernement à convoquer des élections générales dès que possible.
Un marché immobilier asphyxié et des campements de protestation
Au-delà de l’affaire Abascal, la contestation s’alimente d’une flambée continue des prix de la pierre. D’après les données de la plateforme immobilière Idealista, les loyers moyens en Espagne ont presque doublé au cours de la dernière décennie, tandis que les prix d’achat ont progressé d’environ 90 %.
Le Conseil de la jeunesse d’Espagne indique de son côté que les prix moyens des loyers ont atteint 1 176 euros par mois, ce qui correspond à près de la totalité du salaire moyen d’un jeune travailleur. Par ailleurs, les données globales montrent qu’environ un tiers des Espagnols consacrent au moins 30 % de leurs revenus au loyer, une proportion qui grimpe jusqu’à 50 % dans les grandes agglomérations du pays.

Pour maintenir la pression sur les institutions, les manifestants et les militants des syndicats de locataires occupent depuis plusieurs jours la place de la Puerta del Sol à Madrid, y dressant des tentes de manière similaire au mouvement des indignés de 2011. Des pancartes réclamant la fin des expulsions, des baux indéfinis et l’expropriation des biens détenus par les fonds vautours ont été brandies tout au long de la mobilisation.
« Il n’y aura pas de paix pour le rentism. »
Slogan brandi par les manifestants, cité par la BBC
Alors que l’opposition de droite réclame la convocation d’élections anticipées dès que possible, l’incertitude demeure quant à la capacité du gouvernement de Pedro Sánchez à se maintenir en poste jusqu’aux prochaines échéances prévues en 2027.