Publié le 15 janvier 2024 à 15h05. Une nouvelle polémique entoure le magazine satirique Charlie Hebdo, douze ans après l’attentat qui a frappé sa rédaction, cette fois à cause d’une caricature jugée de mauvais goût sur la tragédie de Crans-Montana.
- Une caricature de l’artiste Éric Salch représentant des skieurs après l’incendie de Crans-Montana a suscité une vive indignation.
- Le couple suisse Béatrice et Stéphane Riand a déposé une plainte, estimant que la caricature porte atteinte à la dignité des victimes.
- L’affaire relance le débat sur les limites de la satire et la liberté d’expression, thèmes chers à Charlie Hebdo depuis l’attentat de 2015.
Il y a exactement douze ans, un slogan résonnait dans le monde entier, partagé des millions de fois sur les réseaux sociaux : « Je suis Charlie ». Le 7 janvier 2015, deux terroristes islamistes faisaient irruption dans les locaux du magazine satirique français Charlie Hebdo et ouvraient le feu, tuant douze personnes, dont plusieurs dessinateurs, journalistes et policiers.
Les auteurs de l’attaque affirmaient agir en représailles à la publication de caricatures de Mahomet. Quelques jours plus tard, 3,7 millions de personnes manifestaient à travers le pays pour soutenir Charlie Hebdo. Le magazine est alors devenu un symbole de la liberté d’expression, du droit de se moquer des religions et, plus généralement, de toutes les institutions, y compris celui de choquer.
Les survivants de l’attentat et les nouveaux membres de la rédaction ont toujours cherché à maintenir cet esprit, à prouver leur indépendance et leur refus de se conformer, parfois au prix de la provocation.
Indignation autour d’une caricature de Charlie Hebdo
C’est une caricature de l’artiste Éric Salch qui est au cœur de la controverse actuelle. Elle représente deux skieurs à la peau noircie et la tête bandée, dévalant une piste à grande vitesse. Le titre, « Les brûlés font du ski », fait référence au film culte français des années 1970, « Les Bronzés font du ski » (connu sous le titre « Sonne, Sex und Schneegestöber » en Allemagne).
La caricature est accompagnée de l’inscription « La comédie de l’année » et d’un panneau indicateur mentionnant Crans-Montana, établissant un lien évident avec l’incendie qui s’est produit dans le bar « Le Constellation » en Suisse, lors de la nuit du Nouvel An. Sa publication, précisément le jour de la cérémonie commémorative officielle des 40 victimes, a été perçue par beaucoup comme un manque de respect flagrant.
Lundi, le couple suisse Béatrice et Stéphane Riand a déposé une plainte. « La caricature de Salch porte atteinte à la dignité des victimes », ont-ils déclaré, soulignant qu’elle n’a « aucune valeur culturelle, artistique, scientifique ou informative supérieure ». Ils estiment que les limites de la liberté d’expression, fixées par la loi, ont été dépassées. C’est désormais à la justice de se prononcer. Cette plainte fait suite à une vague d’indignation sur les réseaux sociaux, y compris de la part de personnes directement touchées par la tragédie. « Avez-vous pensé aux victimes et à leurs familles ? », s’est interrogée sur la plateforme X la mère du DJ Matéo Lesguer, décédé dans l’incendie. « Honte à vous, vous êtes dégoûtants. »
Ex-directrice des ressources humaines : la satire ne doit pas nécessairement faire rire
Marika Bret, ancienne directrice des ressources humaines de Charlie Hebdo, défend le magazine. Elle estime qu’il est erroné de penser qu’une caricature satirique doit toujours faire rire. L’accident de Crans-Montana est, selon elle, le résultat de « grandes bêtises » et c’est à cela que la caricature fait référence. Gérard Biard, le rédacteur en chef, a également souligné que la caricature ne visait pas à se moquer des victimes, mais à dénoncer « l’absurdité » de la tragédie. « La satire est aussi là pour choquer », a-t-il affirmé. Cette ligne de conduite, qui consiste à provoquer, a conduit à une baisse de la diffusion du magazine après l’augmentation spectaculaire de 2015, certains lui reprochant d’être trop obscène, irrespectueux et dépourvu de subtilité.
Quelques mois après l’attentat, le directeur de la publication, Riss, lui-même blessé lors de l’attaque, avait détourné la célèbre photographie du jeune Syrien Alan Kurdi, retrouvé mort sur une plage turque. Riss avait ajouté à l’image une publicité pour McDonald’s, avec la légende « Presque arrivé ». Ce cynisme avait également suscité une vive controverse.
Éric Salch, l’auteur de la caricature sur Crans-Montana, a réagi à la polémique en dessinant une table baignant dans une mare de sang. Plusieurs personnes, transpercées de flèches, sont affalées autour. Au-dessus, on peut lire : « Est-ce qu’on a le droit de blasphémer avec les Suisses ? » et « La rédaction décimée par des arbalétriers ». Le message est clair : tout est bon pour se moquer, y compris de l’assassinat de caricaturistes.