Publié le 14 novembre 2025 à 11h39. Cuba est confrontée à une crise sanitaire complexe, marquée par la propagation de plusieurs arbovirus et aggravée par des difficultés économiques et infrastructurelles, tandis que les autorités restent discrètes sur l’ampleur réelle de la situation.
- Plus de 21 681 cas de chikungunya ont été recensés à Cuba, touchant 14 provinces et 93 municipalités.
- Les pénuries d’eau, d’électricité, de nourriture et de médicaments, ainsi que les dégâts causés par l’ouragan Melissa, exacerbent la crise sanitaire.
- Des organisations de défense des droits de l’homme appellent à la déclaration d’une urgence sanitaire, que le gouvernement cubain refuse jusqu’à présent.
La situation épidémiologique à Cuba est qualifiée de « complexe » par les autorités, qui peinent à contenir la propagation de plusieurs arbovirus, dont le chikungunya, la dengue et le virus oropouche. Selon les données officielles du 11 novembre, le nombre cumulé de cas de chikungunya atteint 21 681, dont plus de 20 000 sont suspectés cliniquement, répartis dans 14 provinces et 93 municipalités. Les provinces les plus touchées sont Matanzas, La Havane, Camagüey, Cienfuegos, Artemisa et Villa Clara, concentrant à elles seules 98,5 % des cas.
Les symptômes observés – forte fièvre, éruptions cutanées, douleurs articulaires et fatigue – sont communs à plusieurs arbovirus, ce qui rend le diagnostic précis difficile. Le ministère de la Santé publique (Minsap) ne publie pas de chiffres détaillés sur les infections ou les décès liés à cette crise, se limitant à des rapports épidémiologiques généraux. Cette opacité alimente l’inquiétude de la population et des observateurs internationaux.
La crise sanitaire est d’autant plus préoccupante qu’elle s’inscrit dans un contexte de difficultés économiques majeures. Des coupures de courant quotidiennes de plus de dix heures, une pénurie d’eau qui entrave l’hygiène et le contrôle des moustiques vecteurs, ainsi qu’un manque de nourriture et de médicaments affaiblissent la réponse immunitaire et l’accès aux soins. L’ouragan Melissa, qui a dévasté l’est de Cuba, a également aggravé la situation en endommageant environ 600 infrastructures médicales, augmentant ainsi la dépendance à l’aide extérieure. L’ONU a souligné l’ampleur des dégâts causés par l’ouragan.
Fin octobre, l’Observatoire cubain des droits de l’homme (OCDH), basé à Madrid, a appelé l’État cubain à déclarer l’état d’urgence sanitaire face à la gravité de la situation épidémiologique. L’organisation a déclaré que les plaintes et les témoignages qu’elle a reçus « exposent une crise sanitaire alarmante, caractérisée par la prévalence de maladies infectieuses et une incapacité systémique des services de santé à fournir des diagnostics précis et des traitements efficaces ». Plus d’informations sur les demandes de l’OCDH sont disponibles en ligne.
De nombreux citoyens s’interrogent sur les implications d’une déclaration d’urgence nationale, sur la manière dont la législation cubaine encadre une telle situation et sur les raisons pour lesquelles les autorités semblent minimiser la crise sanitaire, malgré l’inquiétude croissante de la population.
Qu’est-ce qu’une urgence sanitaire ?
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS), une urgence sanitaire nationale se définit comme une situation exceptionnelle mettant en danger la santé publique d’un pays ou d’une région, nécessitant des mesures urgentes et coordonnées de prévention, de contrôle et de réponse pour protéger la population.
Un aspect important pris en compte par les organisations internationales et les États est le « risque important » : lorsque la santé de la population est menacée, que la situation peut entraîner des décès, submerger les systèmes de santé ou susciter une vive inquiétude dans l’opinion publique.
Le Réseau international pour l’éducation dans les situations d’urgence définit une urgence sanitaire comme « l’apparition ou la menace imminente d’une maladie ou d’un problème de santé causé par le bioterrorisme, une épidémie (par exemple gastro-intestinale, paludisme, dengue, Zika) ou une pandémie (par exemple grippe, grippe aviaire, Ebola). »
Selon l’Université européenne,
« L’urgence sanitaire nécessite une action rapide de la part du professionnel de la santé, ce qui justifie pleinement le recours aux ambulances et à d’autres moyens pour soigner immédiatement la personne concernée. »
La déclaration d’une urgence sanitaire permet de mobiliser des ressources extraordinaires, d’activer des protocoles spéciaux, de solliciter une coopération internationale et d’appliquer des mesures exceptionnelles pour contrôler la crise.
Qui peut déclarer une urgence sanitaire ?
Les procédures de déclaration d’une urgence sanitaire varient d’un pays à l’autre. Dans la plupart des États, la déclaration relève du ministère de la Santé ou des gouvernements centraux, sur la base des recommandations d’experts et d’organisations internationales.
Dans des situations régionales ou mondiales, l’OMS peut également le faire, comme ce fut le cas avec le COVID-19, Ebola, la polio ou Zika.
Par exemple, en février 2024, le gouvernement péruvien a déclaré l’état d’urgence pendant 90 jours dans 20 régions, suite à 32 décès dus à la dengue et à plus de 31 000 cas. En avril 2025, le gouvernement colombien a décrété l’état d’urgence en raison de la circulation active du virus de la fièvre jaune dans plusieurs régions du pays.
Quand faut-il déclarer une urgence sanitaire ?
- Forte propagation des maladies infectieuses.
- Augmentation des hospitalisations ou des décès liés à ces épidémies.
- Effondrement des services de santé ou manque de ressources médicales.
- Risque pour la sécurité et le bien-être du public.
Que dit la législation cubaine sur les urgences sanitaires ?
À Cuba, la Loi sur la santé publique (approuvée en décembre 2023) stipule à l’article 67 que le Minsap « établit la réglementation scientifique, technique et méthodologique pour la promotion de la santé, la prévention et le contrôle des maladies transmissibles et non transmissibles, l’attention aux situations d’urgence épidémiologique ou sanitaire, le contrôle sanitaire de l’environnement communautaire, institutionnel et international, l’inspection sanitaire de l’État et la microbiologie ».
L’article 71.1 indique également que le Minsap « dans les situations d’urgence épidémiologique, en cas d’épidémies, de pandémies ou d’autres événements de nature grave pour la santé humaine, ou qui impliquent un danger d’introduction de maladies transmissibles, dicte les mesures sanitaires nécessaires à leur prévention et à leur contrôle, qui sont obligatoires pour toutes les personnes se trouvant sur le territoire national ».
Par ailleurs, l’article 72 précise que « le Minsap, dans les situations d’urgence épidémiologique, informe et propose au Gouvernement de la République de Cuba les interventions sanitaires requises, selon des principes éthiques et réglementaires, en tenant compte du rapport risque-bénéfice pour les individus, les groupes et la société en général ».
Les décisions sont centralisées au ministère de la Santé publique et au Conseil de la Défense nationale (CDN), l’organe suprême de l’État chargé « d’organiser, de diriger et de préparer le pays (…) à sa défense, et de veiller au respect de la réglementation en vigueur relative à la défense et à la sécurité de la nation ». Officiellement, le CDN est présidé par le dirigeant Miguel Díaz-Canel.
Cela signifie que seul le gouvernement cubain peut décider quand communiquer officiellement une situation d’urgence sur l’île, et peut également dissimuler ou manipuler des informations sans rendre compte au public.
L’état d’urgence n’a jamais été officiellement déclaré à Cuba, même après le passage de cyclones dévastateurs sur le pays.
Pourquoi l’État cubain ne déclare-t-il pas l’urgence sanitaire ?
Admettre la nécessité de déclarer l’état d’urgence sanitaire à Cuba impliquerait que le régime reconnaisse publiquement l’effondrement du système de santé, ce qui aurait des conséquences politiques et diplomatiques.
En outre, cela pourrait ouvrir la porte à un plus grand contrôle international sur le terrain et à des demandes d’aide extérieure que le gouvernement cubain préfère contrôler dans son intégralité.
Que peuvent faire les organisations internationales ?
L’Organisation mondiale de la santé et l’OPS, sa branche régionale, ont la capacité d’émettre des alertes et d’offrir une coopération technique ou matérielle, mais elles ne peuvent pas déclarer une urgence dans un pays sans son consentement.
Dans le cas de Cuba, l’OPS entretient des relations diplomatiques et réservées avec les autorités.
La déclaration d’une urgence sanitaire permettrait de canaliser les ressources, de donner la priorité aux domaines critiques, de garantir l’accès aux médicaments et de susciter la confiance du public.
