Édition française
En continu
---Advertisement---

Nouvelles

Critique de Bad Bad Girl de Gish Jen – pourquoi ma mère était-elle si cruelle avec moi ? | Fiction

Dans son dernier roman, « Bad Bad Girl », l'écrivaine sino-américaine Gish Jen revisite avec une rare intimité l'histoire de sa mère, une femme complexe marquée par les bouleversements du XXe siècle et une relation tumultueuse avec sa…

Critique de Bad Bad Girl de Gish Jen – pourquoi ma mère était-elle si cruelle avec moi ? | Fiction

Dans son dernier roman, « Bad Bad Girl », l’écrivaine sino-américaine Gish Jen revisite avec une rare intimité l’histoire de sa mère, une femme complexe marquée par les bouleversements du XXe siècle et une relation tumultueuse avec sa fille. L’ouvrage, à mi-chemin entre la fiction et la mémoire, explore les racines d’une douleur familiale persistante et les silences qui ont façonné plusieurs générations.

Loo Shu-hsin, née en 1924 à Shanghai dans une famille aisée – son père était banquier dans la concession internationale, largement administrée par les Britanniques – a grandi sous le regard sévère de sa mère. Dès son plus jeune âge, elle était constamment dévalorisée. « Mauvaise, mauvaise fille ! Tu ne sais pas parler », lui lançait sa mère après une hésitation. « Avec une langue comme la tienne, personne ne t’épousera jamais. » Son seul réconfort résidait dans l’affection de sa nourrice, Nai-ma, dont le départ soudain a laissé une blessure profonde, qui l’a accompagnée tout au long de sa vie, même après son émigration aux États-Unis et son entrée à l’université.

Ce qui distingue ce roman des œuvres précédentes de Gish Jen, c’est qu’il s’agit d’une exploration de sa propre mère. « Bad Bad Girl » est une reconstitution fictive de la vie de sa mère, une tentative de comprendre les raisons de leur relation difficile. « Toute ma vie, j’ai cherché à comprendre comment notre relation a dérapé, comment je suis devenue son ennemi juré, sa bête noire, son paratonnerre, un bouc émissaire… », confie l’auteure.

Le livre oscille entre récit et conversation imaginaire, le dialogue franc que Gish Jen et sa mère n’ont jamais eu de leur vivant. Jen a initialement envisagé d’écrire une simple mémoire, mais la fiction s’est immiscée pour combler les lacunes d’une vie familiale marquée par la discrétion. Ce choix témoigne d’une empathie profonde et d’une volonté d’élargir sa perspective. En imaginant l’histoire complète de sa mère, en essayant de voir le monde à travers ses yeux, Jen lui permet de devenir un être humain imparfait, mais profondément humain, tout en décrivant sans détour la retenue émotionnelle, les critiques et les violences physiques qui ont jalonné leur relation.

L’éducation de la mère de Jen préfigurait, selon l’auteure, son propre parcours. Tout comme elle avait été réprimandée pour sa curiosité et son esprit, Jen a elle-même subi les mêmes reproches : « Mauvaise, mauvaise fille ! » et « Personne ne t’épousera jamais ». Mais le livre souligne que l’histoire émotionnelle n’est pas le seul facteur déterminant dans la formation d’une personne et d’une relation.

« Bad Bad Girl » est également une étude de l’impact des événements historiques majeurs sur la vie des individus. En 1937, Loo est témoin de l’invasion et de la conquête de Shanghai par les forces japonaises, une période de bombardements et de panique. Elle vit ensuite l’occupation japonaise jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après son départ pour l’Amérique, le roman évoque la montée du Parti communiste à travers les discussions de Loo avec d’autres étudiants shanghaïens et les lettres qu’elle reçoit de sa famille : la fuite du parti nationaliste vers Taïwan, l’adoption d’une loi de réforme agraire, les pénuries alimentaires qui culminent avec la Grande Famine de 1959 à 1961. Une sœur est envoyée dans un camp de travail et ne revoit plus jamais ses parents.

Le poids de cette histoire colore la seconde partie du livre, qui se concentre sur les souvenirs d’enfance de Jen dans les banlieues de Yonkers et Scarsdale et sur la cruauté sélective de sa mère. Jen avait la plus petite chambre de ses frères et sœurs, les restes brûlés des dîners, et a été frappée à plusieurs reprises. C’est là, selon l’auteure, que se trouve la source de la douleur obsessionnelle qui alimente tout le livre. Même quelques mois avant la mort de sa mère en 2020, Jen cherche encore, en tant qu’adulte et mère elle-même, à obtenir son approbation. « Je veux avoir une vraie maman, maman », pense-t-elle dans une conversation imaginaire. « Comme tu le voulais. Une maman qui m’aimait. Je veux avoir une maman comme Nai-ma. Je ne veux pas avoir un trou à la forme d’une maman dans mon cœur. »

Ces échanges imaginaires ponctuent « Bad Bad Girl », des moments hors du récit où Jen et sa mère parlent du livre, commentent et complexifient le texte. Le roman est ainsi à la fois une histoire et une conversation sans fin, le dialogue franc que l’auteure et sa mère n’ont jamais eu de leur vivant. C’est une sorte d’accomplissement de vœu, dont Jen est pleinement consciente. Mais le roman est d’autant plus poignant qu’il laisse transparaître ce désir de compréhension insatisfait. Nous ne cessons jamais de parler – ou de nous disputer – avec nos parents, nous rappelle Jen. Ils persistent dans nos pensées tout au long de notre vie, des liens suffisamment solides pour survivre même à la mort.

Join WhatsApp

Join Now

Join Telegram

Join Now

Laisser un commentaire

À propos de l’auteur: Nicolas Lefèvre

Nicolas Lefèvre couvre l’actualité française, de la vie politique aux questions sociales et économiques. Il privilégie les explications claires, les faits datés et les informations directement utiles au lecteur.