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Des années 1970 à la stratégie d’aujourd’hui américaine du japan-rok

by Clara Dubois

Face à une convergence croissante des menaces en Asie de l’Est, les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud pourraient s’inspirer d’une stratégie diplomatique mise en œuvre pendant la Guerre froide, la « politique de liaison », pour renforcer leur dissuasion et éviter que leurs adversaires n’exploitent les faiblesses de leur coopération.

Dans les années 1970, Washington, confronté à une Union soviétique cherchant à étendre son influence tout en négociant des accords sur les armements, a développé cette approche consistant à lier différents enjeux stratégiques. Henry Kissinger et Richard Nixon ont compris qu’il était risqué de traiter chaque problème isolément. Cette stratégie, qui s’est manifestée notamment par les négociations sur la limitation des armements (SALT) et la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), a également été appliquée au Moyen-Orient, où les États-Unis ont averti que toute augmentation des livraisons d’armes soviétiques aux pays arabes compromettrait la détente. L’élément central de cette politique fut la « diplomatie triangulaire » avec la Chine, permettant à Washington de faire pression sur Moscou en établissant des relations avec un rival soviétique.

Des parallèles frappants existent avec la situation actuelle en Indo-Pacifique. Les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud sont confrontés à un bloc composé de la Chine, de la Russie et de la Corée du Nord, dont la coordination s’intensifie. Les transferts d’armes russes vers Pyongyang, les manœuvres chinoises autour du détroit de Taïwan et les tirs de missiles nord-coréens ne sont pas des incidents isolés, mais des éléments interconnectés d’une stratégie autoritaire commune. Le risque est que, malgré des réactions aux provocations individuelles, ces pays ne parviennent pas à établir un cadre dissuasif global.

Comme pendant la Guerre froide, les États-Unis et leurs alliés sont confrontés à des adversaires qui cherchent à exploiter les vulnérabilités géographiques et stratégiques. La dissuasion pourrait être compromise par des inquiétudes concernant la crédibilité de l’engagement américain. Tout comme les Européens occidentaux s’interrogeaient, dans les années 1970, sur la capacité de Washington à protéger Hambourg au prix de New York, les responsables japonais et sud-coréens s’inquiètent de la capacité des États-Unis à dissuader des adversaires dotés de l’arme nucléaire dans un scénario de crise simultanée. De même, la Chine, la Russie et la Corée du Nord coordonnent leurs actions en Ukraine, dans le détroit de Taïwan et sur la péninsule coréenne, à l’instar de l’Union soviétique dans le passé.

Cependant, des différences notables existent. La rivalité actuelle est plus multipolaire que la bipolarité de la Guerre froide. La Chine, la Russie et la Corée du Nord poursuivent des objectifs distincts qui ne convergent pas toujours. Par ailleurs, la coopération trilatérale entre les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud est plus récente et moins institutionnalisée que l’OTAN des années 1970, et Tokyo et Séoul sont confrontés à une certaine instabilité politique. Enfin, contrairement à l’Union soviétique, relativement autosuffisante, la Chine est fortement intégrée au commerce mondial et aux réseaux technologiques, ce qui fait de l’interdépendance économique à la fois une contrainte et un levier.

Des événements récents illustrent les dangers d’une dissuasion fragmentée. En 2023, les services de renseignement américains et sud-coréens ont confirmé que la Corée du Nord avait fourni des millions de munitions à la Russie. Dans le même temps, des propositions ont été faites aux Nations unies pour exonérer l’aide humanitaire à la Corée du Nord des sanctions. Parallèlement, la Chine a intensifié ses activités militaires autour de Taïwan et ses opérations de la Garde côtière près des îles Senkaku, tandis que Tokyo et Séoul débattaient des restrictions à l’exportation de semi-conducteurs. Enfin, lorsque le Japon a redirigé ses livraisons de gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’Europe pour compenser la réduction des approvisionnements russes en 2022, aucun mécanisme trilatéral n’a été mis en place pour assurer un soutien énergétique à la Corée du Sud.

Pour appliquer la « politique de liaison » à la situation actuelle, il est nécessaire de mettre en place un mécanisme reposant sur des institutions, des déclencheurs et des précédents. Une première étape pourrait être la création d’un groupe de travail trilatéral, placé sous l’égide du sommet du Camp David d’août 2023, composé de ministres adjoints des affaires étrangères et de la défense. Ce groupe devrait publier un rapport analysant comment les provocations (tirs de missiles, cyberattaques, etc.) pourraient déclencher des réponses coordonnées dans les domaines de la défense, de l’économie et de la diplomatie. Une telle transparence signalerait aux adversaires que les erreurs de calcul ne pourraient pas être isolées.

Une autre mesure consisterait à conclure un pacte de sanctions euro-indo-pacifique. Si la Russie continue de se procurer du matériel militaire en Corée du Nord, les membres de l’OTAN pourraient renforcer les sanctions en Europe, tandis que le Japon pourrait intensifier les inspections maritimes des navires nord-coréens et renforcer l’application des sanctions. Enfin, l’institutionnalisation d’un protocole d’urgence concernant les semi-conducteurs pourrait permettre de suspendre automatiquement les exportations de puces avancées vers les entreprises chinoises en cas d’escalade des tensions dans le détroit de Taïwan ou en mer de Chine orientale. Ces mesures permettraient de lier la sécurité maritime au flux de technologies, empêchant ainsi Pékin de séparer agression et intérêts économiques.

De plus, les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud pourraient institutionnaliser un échange de GNL par le biais d’un mécanisme de liaison en matière de sécurité énergétique. Enfin, le partenariat entre la Russie et la Corée du Nord devrait servir de cas d’essai pour la « politique de liaison ». L’aide humanitaire à Pyongyang devrait être conditionnée non seulement à une retenue nucléaire, mais aussi à la cessation vérifiable des transferts d’armes à Moscou, par le biais d’inspections menées par le panel d’experts des Nations unies et des patrouilles maritimes américano-japonaises-sud-coréennes en mer Jaune.

L’expérience de la Guerre froide a montré que la « politique de liaison » n’était pas infaillible. Cependant, ses principes fondamentaux restent valables. Dans une rivalité systémique, la paix et la stabilité exigent une approche globale et des répercussions interdomaines. Si les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud parvenaient à adapter cette politique aux réalités du XXIe siècle, en mettant en place des pactes de sanctions, des protocoles concernant les semi-conducteurs, un échange de GNL et une coopération trilatérale institutionnalisée, ils pourraient dissuader leurs adversaires, renforcer leur propre sécurité et construire un Indo-Pacifique plus stable. Alors que les crises en Ukraine, à Taïwan et en Corée s’entrecroisent, la « politique de liaison » pourrait bien être le meilleur espoir de préserver la paix en Asie de l’Est.

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