Une étude inédite publiée en octobre 2026 s’appuie sur des millions de données des Restos du Cœur pour analyser l’extrême pauvreté en France. Les chercheurs estiment qu’un habitant sur dix risque de basculer dans la précarité alimentaire au cours de la prochaine décennie, tandis que le sans-abrisme et les logements précaires ont fortement progressé.
L’association Les Restos du Cœur se trouve au centre d’une vaste enquête scientifique rendue publique ce lundi 5 octobre 2026. Conduite par une équipe de cinq économistes internationaux, cette analyse examine l’évolution de la grande pauvreté en France à partir d’une base statistique anonymisée portant sur 5,5 millions de bénéficiaires accueillis entre 2018 et 2025.
Les chercheurs exploitent les données des Restos du Cœur pour mesurer la pauvreté
Les enquêtes traditionnelles auprès des ménages atteignent difficilement les populations sans domicile ou vivant dans des hébergements instables. Pour dépasser ces angles morts statistiques, les chercheurs ont sollicité la plus grande association d’aide alimentaire en France afin d’exploiter des millions d’enregistrements collectés sur sept ans.

Cette recherche a été menée conjointement par Nicolas Werquin (économiste à la Réserve fédérale de Chicago), Philipp Wangner (de l’université de Mannheim), Christian Hellwig (de Toulouse School of Economics), Alexandre Gaillard (de l’université Brown) et Christophe Bruneel-Zupanc (de la KU Leuven).
Intitulé L’extrême pauvreté dans les pays riches : analyse empirique sur données françaises
, le document de travail quantifie l’ampleur de la précarité alimentaire et résidentielle dans le pays. Le nombre de personnes accueillies annuellement par l’association a progressé de 37 % sur la période, pour atteindre 1,3 million de personnes lors de la campagne 2025.
Le sans-abrisme et les logements précaires explosent depuis 2018
Au-delà de l’aide d’urgence pour se nourrir, une aggravation plus spectaculaire encore touche la situation immobilière des bénéficiaires. La précarité résidentielle a bondi de 62 % entre 2018 et 2025.
C’est en 2020, à la suite de la pandémie de Covid, que la dynamique s’est emballée, avant d’être accentuée par les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient.
Cette catégorie englobe les personnes à la rue, celles hébergées dans des centres d’urgence ou des résidences sociales, ainsi que les foyers vivant dans des logements insalubres ou trop exigus. Les auteurs de l’étude établissent qu’une grande part de cette accélération découle directement de la hausse des prix : l’inflation est responsable de plus de la moitié de la augmentation du sans-abrisme enregistrée depuis 2018.

La précarité de logement a explosé. Elle a plus que doublé depuis 2018.
RFI
Les enfants et les familles monoparentales subissent une vulnérabilité accrue
Près d’un quart des personnes en situation de précarité résidentielle ont entre 0 et 9 ans, alors que cette tranche d’âge représente environ 10 % de l’ensemble de la population française.
Ces mineurs vivent très majoritairement au sein de familles monoparentales. Les chercheurs expliquent cette situation par l’appauvrissement des mères célibataires, qui constituent les profils les plus fragiles et donc les premières touchées par la hausse générale des prix.
Les chercheurs rappellent que lors de la campagne 2024-2025, une personne sur deux accueillie avait moins de 25 ans, soulignant la surreprésentation des jeunes générations dans les files d’attente de l’aide d’urgence.

Les parcours d’aide révèlent des durées variables et des leviers d’action
Malgré la gravité des situations, l’étude observe que le recours à l’aide alimentaire demeure majoritairement transitoire. La durée moyenne d’un passage aux Restos du Cœur s’établit à environ 18 mois, la plupart des foyers parvenant à sortir de l’aide au bout d’un an, tandis qu’une minorité de 14 % y reste plus de trois ans.
Les économistes soulignent toutefois que l’équivalent de 8 % de la population française a eu recours aux Restos du Cœur au moins une fois sur la période, et qu’environ une personne sur dix court le risque de connaître la précarité alimentaire au cours de la décennie à venir.
Face à ces constats, les auteurs insistent sur le fait que la prévention demeure le levier le plus puissant. Un soutien précoce et ciblé est indispensable pour accompagner les ménages déjà installés dans la grande pauvreté, d’autant plus que le temps passé au sein des structures d’aide rend la sortie de ces situations d’autant plus difficile.