La destruction systématique des universités et des écoles à Gaza, conjuguée à un bilan humain effroyable parmi les étudiants et le personnel enseignant, menace de briser l’avenir d’une génération palestinienne. Un projet artistique et documentaire né à l’Université de Leiden tente de témoigner de cette « scholasticide » et de préserver la mémoire de ce qui a été perdu.
Depuis le 7 octobre 2023, la bande de Gaza a connu une dégradation sans précédent de son système éducatif. En moins de quatre mois, les dix-sept universités et instituts de la région, qui accueillaient plus de 45 000 étudiants chaque année, ont été réduits en ruines. Cette destruction ne se limite pas à des bâtiments endommagés, mais représente, selon un éducateur gazaoui, la perte de « la vie de professeurs et de chercheurs – qui portaient le savoir dans leur cœur avant de l’écrire dans des livres ». Les étudiants, autrefois porteurs d’espoirs et de rêves, sont désormais confrontés au deuil, au déplacement ou à la disparition.
Les chiffres sont alarmants. Au 15 avril 2025, 13 419 étudiants avaient été tués et 21 653 blessés. Parmi le personnel éducatif, 651 enseignants ont perdu la vie et 2 791 ont été blessés. Au cours des six premiers mois suivant le 7 octobre 2023, Tsahal a tué plus de 5 479 étudiants, 261 enseignants et 95 professeurs d’université (HCDH, 2024). La situation quotidienne des survivants est désespérée, illustrée par le témoignage d’un enseignant qui a dû abandonner les salles de classe pour se concentrer sur la recherche d’eau et de nourriture pour sa famille : « Au lieu d’aller dans les établissements d’enseignement, nous portons désormais des bidons d’eau et cherchons de l’eau à boire et de la nourriture pour nos enfants » (18 décembre 2024).
C’est dans ce contexte qu’est né le projet « Imaginer le Scholasticide », lancé en septembre 2024 par un groupe d’enseignants et d’étudiants de l’Université de Leiden. Ce projet multimodal, qui prend la forme d’un site web et d’une exposition itinérante, vise à documenter la destruction des institutions d’enseignement supérieur palestiniennes à Gaza. La « scholasticide », terme utilisé pour décrire cette destruction délibérée, est au cœur de cette initiative.
Le projet a été réalisé en collaboration avec du personnel et des étudiants des universités de Gaza, des photographes et des concepteurs web locaux, ainsi que des étudiants de la Royal Academy of Art de La Haye. Il souligne l’importance cruciale de l’éducation, non seulement comme un droit fondamental, mais aussi comme une source d’espoir et de libération, en particulier pour les jeunes Palestiniens qui ont grandi sous le siège.
Un collègue gazaoui a exprimé son désespoir face à cette situation : « Le plus gros problème : comment nourrir mes enfants avec ces prix fous et comment faire face à leur perte d’éducation ? Nous, ainsi que tous les habitants de Gaza, vivons littéralement dans la rue. La tente ne couvre que nos corps, mais il n’y a ni intimité, ni éducation, ni avenir. » (15 juin 2025)
Le projet interroge également la relation entre éducation et paix. Si l’éducation peut favoriser le progrès individuel et collectif, elle peut aussi exacerber les divisions si les programmes scolaires palestiniens et israéliens ne parviennent pas à présenter une vision équilibrée de « l’autre ». Un éducateur gazaoui a souligné que le système éducatif israélien, plus puissant et mieux financé, est davantage orienté vers la consolidation de la supériorité nationale et religieuse.
Les responsables du projet insistent sur la nécessité de prendre en compte ces éléments lors de la reconstruction de l’éducation à Gaza. Ils soulignent que la justice éducative est un élément essentiel de la paix, car elle favorise la pensée critique et atténue les traumatismes. Cependant, ils reconnaissent également la difficulté de parler de paix à des enfants privés d’éducation et à des enseignants endeuillés. « Comment convaincre un enfant, privé d’éducation pendant deux ans, de coexister avec ceux qui ont détruit son école ? » se demandent-ils.
Le projet « Imaginer le Scholasticide » dénonce également le silence des universités israéliennes face à la destruction des universités gazaouies et aux pertes en vies humaines. Il rappelle que certaines universités israéliennes collaborent avec le ministère de la Défense pour développer des programmes et des technologies militaires. « Il n’y aura pas de paix tant que les bons murs ne seront pas reconstruits, non pas pour diviser, mais pour protéger la dignité, la justice et la vérité », affirment les initiateurs du projet.
« Imaginer le Scholasticide » ne se contente pas de présenter des images et des chiffres, mais constitue un témoignage historique, un message au monde : « ce qui s’est passé ici n’était pas seulement un bombardement, mais une tentative d’effacer la conscience, de briser la volonté et de tuer l’avenir ». Et, comme le conclut un éducateur gazaoui : « De Gaza, je vous le promets : nous continuerons à filmer, à documenter et à déclarer – la vérité ne peut pas être bombardée. »
Sur le même sujet
