Le canton de Genève envisage l’introduction d’un programme pilote de prescription de cocaïne pharmaceutique pour stabiliser les usagers de crack. Cette mesure, portée par des spécialistes des Hôpitaux Universitaires de Genève, vise à réduire la toxicité des produits de rue et à limiter l’insécurité dans les quartiers touchés par l’addiction.
La gestion de l’addiction aux stimulants à Genève arrive à un point de rupture. Depuis plusieurs années, le quartier des Pâquis et les abords de la gare Cornavin font face à une augmentation visible de la consommation de crack, une forme fumable de cocaïne dont la puissance et le cycle de dépendance diffèrent radicalement des opioïdes. Face à l’échec des thérapies de sevrage classiques, les autorités sanitaires genevoises explorent une piste radicale : la substitution médicale.
L’échec des modèles de sevrage traditionnels
Le traitement des addictions repose traditionnellement sur deux axes : le sevrage complet ou la substitution. Pour les usagers d’héroïne, la prescription de méthadone ou de buprénorphine a permis de stabiliser des milliers de patients en remplaçant une drogue illégale et dangereuse par un produit contrôlé, administré sous surveillance médicale. Cependant, pour les stimulants comme le crack, aucun substitut pharmacologique n’est aujourd’hui standardisé.
Le crack provoque un pic d’euphorie intense suivi d’une chute brutale, le crash
, qui pousse l’usager à consommer à nouveau presque immédiatement pour éviter la détresse psychique. Ce cycle crée une dépendance compulsive qui rend le sevrage volontaire extrêmement difficile sans un encadrement psychiatrique lourd, souvent inaccessible pour les populations les plus marginalisées. Les structures d’accueil genevoises constatent que les patients tombent systématiquement en rechute dès qu’ils quittent le cadre protégé d’une clinique.
Le problème du crack n’est pas seulement la substance, mais la violence du cycle consommation-manque. En l’absence de substitut, le patient est condamné à retourner vers le marché noir pour éviter l’effondrement psychologique.
Dr Marc-André Rossi, spécialiste en addictologie aux HUG
Le mécanisme de la prescription médicale de cocaïne
Le projet porté par les Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG) et le Département de la santé et des mobilités (DSM) ne consiste pas en une libéralisation de la drogue, mais en un protocole médical strict. L’idée est de prescrire de la cocaïne de qualité pharmaceutique, dont la pureté est garantie, pour stabiliser l’état neurologique du patient.
L’objectif est double. D’abord, éliminer les produits de coupe toxiques présents dans le crack de rue, qui causent des dommages pulmonaires et vasculaires irréversibles. Ensuite, briser la dépendance au réseau de dealers. En recevant une dose contrôlée et stable, l’usager n’est plus soumis à l’urgence absolue de trouver sa dose, ce qui réduit l’anxiété et permet d’entamer un travail psychothérapeutique de fond.
Le protocole prévoit que la substance soit administrée dans des centres spécialisés. Les patients seraient sélectionnés selon des critères stricts : historique de consommation lourde, échec des traitements conventionnels et engagement dans un parcours de soins. Le dosage serait ajusté quotidiennement par une équipe médicale pour éviter l’escalade des doses, un risque majeur avec les stimulants.
Impact sur la sécurité et l’espace public
Au-delà de l’aspect médical, cette initiative répond à une demande pressante de sécurité urbaine. La consommation de crack dans l’espace public est étroitement liée à une petite criminalité compulsive. Pour financer des doses fréquentes et coûteuses, les usagers se tournent vers le vol à la tire ou la revente d’objets, alimentant un climat d’insécurité dans le centre-ville.
Le raisonnement des autorités genevoises est pragmatique : en déplaçant la source d’approvisionnement de la rue vers la pharmacie hospitalière, on tarit une partie de la demande locale. Cela réduirait mécaniquement les interactions conflictuelles entre usagers, dealers et riverains. Le projet s’inscrit dans la lignée des salles de consommation à bas seuil, mais franchit une étape supplémentaire en intervenant sur la substance elle-même plutôt que sur le lieu de consommation.
L’analyse des services de police suggère qu’une stabilisation médicale des usagers les plus précaires pourrait diminuer les interventions d’urgence liées aux overdoses ou aux crises psychotiques, qui mobilisent quotidiennement les services de secours genevois.
Obstacles législatifs et controverses
La mise en œuvre de ce programme se heurte toutefois à un obstacle majeur : la Loi fédérale sur les stupéfiants. En Suisse, la prescription de substances narcissiques est soumise à des autorisations fédérales très restrictives délivrées par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) à Berne.

Certains acteurs politiques, notamment à droite, s’opposent à cette mesure, y voyant une capitulation
face à la drogue. Ils soutiennent que prescrire la substance même de l’addiction encourage la consommation plutôt que de combattre la cause du problème. Les opposants craignent également que Genève ne devienne un pôle d’attraction pour les usagers de crack de toute la région lémanique, voire d’Europe, si le programme s’avérait efficace.
Nous ne pouvons pas accepter que l’État devienne le fournisseur d’une drogue aussi destructrice que la cocaïne, même sous couvert médical. La priorité doit rester le sevrage et la réinsertion sociale.
Jean-Pierre Morel, représentant d’un collectif de riverains des Pâquis
Pour contourner ces blocages, le canton de Genève doit solliciter une dérogation pour un essai clinique. Cette procédure exige la preuve que toutes les autres alternatives ont été testées et ont échoué. Le dossier soumis à Berne s’appuie sur des données recueillant l’échec des traitements par agonistes partiels et sur la dégradation rapide de la santé mentale des patients sous crack.
L’issue de ce projet dépendra de la capacité des médecins genevois à démontrer que la prescription contrôlée réduit les coûts sociaux et sanitaires à long terme. Si le pilote est autorisé, Genève deviendrait l’un des rares endroits au monde à tester l’administration médicale de stimulants pour traiter l’addiction, marquant un tournant dans la politique des quatre piliers de la Suisse.
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