Publié le 9 décembre 2025 à 06h00. Un historien irlandais émérite revisite les mythes fondateurs de l’État irlandais, révélant des vérités longtemps dissimulées et appelant à une réévaluation du passé pour construire un avenir plus éclairé.
- L’historien Colum Kenny dénonce les simplifications et les mensonges entourant la « révolution irlandaise », notamment concernant les négociations du traité de 1921.
- Ses recherches, basées sur des documents d’archives récemment accessibles, remettent en question l’idée d’une Irlande unie comme objectif unique de la guerre civile.
- Il souligne l’importance de l’histoire pour déconstruire les schémas de pensée limitatifs et éviter la répétition d’erreurs passées.
Après une décennie consacrée à la recherche historique suite à sa retraite de l’University College Dublin (DCU), le professeur Colum Kenny publie une série de cinq ouvrages visant à éclairer les origines de l’État irlandais. Loin d’une simple restitution des faits, il s’agit pour lui d’une entreprise de déconstruction des mythes et des idées reçues qui continuent d’influencer la société irlandaise contemporaine.
L’historien explique que l’histoire est souvent une construction partielle, mêlant vérité et fable. Il s’est donc donné pour mission de corriger, comme l’indique le titre de son dernier livre, les « mythes et mensonges de la révolution irlandaise ». Un critique du Irish Times a salué cet ouvrage comme étant « courageux et intrigant ».
Kenny insiste sur la tendance humaine à ignorer les faits qui contredisent nos convictions. Il cite en exemple la révélation, grâce à l’accès à des archives longtemps gardées secrètes, que Éamon de Valera avait déclaré en août 1921 aux députés du premier Dáil du Sinn Féin que chaque comté d’Ulster pourrait voter pour se retirer d’une république irlandaise. Cette information, selon lui, remet en question l’idée que l’objectif ultime de la guerre civile était uniquement une Irlande unie.
Ses travaux comprennent une biographie d’Arthur Griffith, dont Harry Boland aurait dit : « Bon sang, ne nous a-t-il pas tous créés », ainsi qu’une étude sur la jeunesse de de Valera, un homme qui s’est élevé par ses propres moyens. Deux guides de poche complètent cette série, l’un consacré à la guerre civile et l’autre aux négociations complexes du traité de Londres en 1921.
Kenny critique particulièrement l’interprétation des négociations du traité, longtemps dominée par l’ouvrage Peace by Ordeal de Frank Pakenham (plus tard Lord Longford), écrit dans les années 1930 et, selon lui, influencé par de Valera lui-même. Il accuse Pakenham d’avoir subtilement suggéré que Griffith avait trahi la cause, une allégation que Griffith avait vigoureusement rejetée de son vivant, la qualifiant de « maudit mensonge ». Les documents historiques confirment, selon Kenny, la position de Griffith, qui n’était ni un pacifiste ni un monarchiste convaincu, et n’a fait aucune promesse secrète à Lloyd George.
L’historien souligne que son travail ne vise pas à justifier un camp de la guerre civile, mais à briser le paradigme rigide qui oppose Fianna Fáil, Fine Gael et Sinn Féin. Il considère que cette division a façonné la société irlandaise de manière profonde et souvent néfaste, influençant les domaines sociaux, économiques et religieux.
Pour Kenny, l’histoire est à la société ce que la psychologie est à l’individu : un outil pour se libérer des schémas de pensée limitatifs. Il met en garde contre le risque de prendre des décisions basées sur des erreurs passées ou sur un attachement émotionnel aux ancêtres, plutôt que sur les intérêts des générations futures. Il a d’ailleurs dédié son dernier livre à ses petits-enfants.
Au-delà de la rigueur historique, Kenny avoue être motivé par le plaisir de raconter des histoires, une passion qu’il a cultivée tout au long de sa carrière d’avocat, de journaliste et d’universitaire. Il s’efforce d’appliquer l’éthique de ces professions à ses écrits, tout en reconnaissant que l’objectivité absolue est illusoire.
Il salue la qualité de certaines bibliothèques et archives, notamment le nouveau Public Record Office de Belfast, qu’il juge exemplaire, contrastant avec le manque d’investissement de l’État irlandais dans ce domaine. Il souligne également l’aide précieuse de la Bibliothèque nationale d’Irlande.
Ses quatre derniers titres ont été publiés par Eastwood Books/Wordwell, tandis que Merrion Press a édité la biographie d’Arthur Griffith. Il s’interroge sur la capacité des éditeurs irlandais à produire des ouvrages substantiels et illustrés à un prix abordable.
Colum Kenny est professeur émérite de communication à l’University College Dublin et lauréat de la médaille d’or de l’Irish Legal History Society. Ses premiers livres comprennent des études sur King’s Inns et Kenmare, ainsi qu’une analyse du silence, publiée en anglais et en coréen.