La stratégie de l’effacement sémantique
Une stratégie de communication paradoxale s’est mise en place au sommet du pouvoir russe. Selon des informations rapportées par Le Temps, l’administration présidentielle a adressé une « demande insistante » aux journalistes proches du régime : il s’agit désormais de limiter drastiquement l’usage du mot « interdiction ».
Le journaliste et politiste Andreï Pertsev précise que cette directive ne se limite pas aux titres de presse. Les médias sont invités à réduire globalement leur couverture des sujets liés aux restrictions, aux amendes et aux interdictions. L’objectif est clair : redorer le blason du Kremlin en gommant, au moins dans le discours public, la perception d’un État coercitif.
C’est une tentative de maquillage rhétorique. Pendant que le vocabulaire de la contrainte disparaît des colonnes des journaux, les outils de contrôle, eux, se perfectionnent et se multiplient.
L’architecture du goulag numérique
Cette volonté de projeter une image plus souple masque une réalité technologique brutale. L’analyse de Presse Agence met en lumière les travaux d’Andreï Zakharov, qui décrit la mise en place d’un système où la surveillance d’État, la censure et le marché noir des données personnelles fusionnent.
« Le goulag digital de Poutine »

Andreï Zakharov
Loin d’un simple modèle orwellien, ce dispositif s’apparente à une structure cyberpunk où le pouvoir politique s’entremêle avec la criminalité et la technologie de pointe. Ce contrôle social ne repose plus seulement sur la peur du policier dans la rue, mais sur une infrastructure invisible qui capture chaque mouvement et chaque interaction numérique.
La transition vers la centralisation via le système UBS

La transition vers ce contrôle total a été subtile. Dans les années 2010, la collecte de données biométriques a d’abord été impulsée par le secteur bancaire. Sber, la plus grande banque du pays avec plus de 100 millions de clients, a promu des terminaux permettant de « payer avec le sourire » grâce à la reconnaissance faciale, présentant ces innovations comme des simplifications de la vie quotidienne.
Cependant, comme le souligne Next.ink, cette phase volontaire a laissé place à une appropriation étatique. En décembre 2022, une loi a imposé le stockage de toutes les données biométriques dans le Système biométrique unifié (UBS). Ce système centralisé est directement accessible aux services de police et de renseignements.
L’intégration des citoyens et des résidents dans l’UBS suit une progression rapide :
L’usage policier de la reconnaissance faciale
L’utilité réelle de cette base de données ne réside pas dans la fluidité des transports, mais dans la répression. Moscou est aujourd’hui quadrillée par 220 000 caméras de reconnaissance faciale.
L’efficacité de ce maillage a été démontrée par le ciblage systématique des opposants à la guerre ayant participé à des manifestations. La surveillance ne s’arrête pas à la dissidence politique ; elle s’étend à la gestion des effectifs militaires. Début 2023, le commissaire militaire de Moscou, Maxim Loktev, a confirmé que la vidéosurveillance de la ville était utilisée pour traquer les conscrits refusant de se présenter à leur bureau militaire.
Le contraste est saisissant : alors que le Kremlin demande à ses journalistes de ne plus parler d’« interdictions », il déploie l’un des systèmes de surveillance les plus intrusifs au monde. L’effacement des mots ne signifie pas la disparition des chaînes, mais simplement leur migration vers un espace numérique où elles deviennent invisibles pour le grand public, tout en étant parfaitement opérationnelles pour les services de sécurité.
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