Publié le 4 octobre 2024 20:50:00. À l’approche du sommet Inde IA Impact 2026 à New Delhi, l’Inde se positionne comme un acteur majeur dans la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle, proposant une alternative basée sur la confiance et la coopération face aux tensions géopolitiques croissantes.
- L’Inde ambitionne de devenir un pôle d’innovation complémentaire en IA, en se concentrant sur l’adaptation et l’application des technologies existantes plutôt que sur la duplication des recherches fondamentales.
- Le pays mise sur ses infrastructures numériques publiques, telles qu’Aadhaar et UPI, comme modèles exportables pour le développement d’écosystèmes technologiques inclusifs et sécurisés.
- Le sommet de New Delhi vise à initier un pacte mondial pour la coopération en IA, afin de renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement et de réduire la dépendance à quelques acteurs dominants.
Alors que la rivalité entre les États-Unis et la Chine façonne de plus en plus le paysage mondial de l’intelligence artificielle, l’Inde se prépare à jouer un rôle de premier plan lors du sommet Inde IA Impact 2026, qui se tiendra à New Delhi. Cet événement ne représente pas simplement une nouvelle étape dans le développement technologique indien, mais un véritable tournant dans le débat international sur l’IA.
Dans un contexte mondial marqué par le technonationalisme et les alliances changeantes, les contrôles à l’exportation sur les puces de haute performance et les minéraux critiques essentiels au développement de l’IA sont devenus des instruments stratégiques. Les États-Unis et la Chine, en tant que superpuissances de l’IA, utilisent ces leviers pour influencer l’écosystème mondial, souvent au détriment des pays de taille moyenne et des nations émergentes.
L’intelligence artificielle est une force transformatrice qui impacte les économies, les systèmes de gouvernance, les services publics et les relations internationales. Cependant, son développement est coûteux, gourmand en ressources et concentré entre les mains d’un nombre limité d’acteurs. Cette concentration crée non seulement des inégalités d’accès, mais aussi des vulnérabilités pour les pays qui ne disposent pas d’un rôle direct dans la chaîne de valeur de l’IA.
Les États-Unis dominent le haut de gamme de cette chaîne, notamment en matière d’infrastructures de calcul et de modèles fondamentaux tels que ChatGPT. La Chine, quant à elle, excelle dans le traitement des minéraux critiques et a rapidement développé ses propres modèles d’IA générative, comme Deepseek. Ensemble, ces deux pays contrôlent à la fois les intrants et les extrants de l’écosystème mondial de l’IA, laissant les autres nations s’adapter à des règles et des limites imposées. Ce déséquilibre n’est pas seulement technique, il est profondément géopolitique. En régulant l’accès aux outils et aux infrastructures avancées de l’IA, ces pays façonnent les conditions mêmes dans lesquelles l’innovation est possible ailleurs, et exercent une influence considérable sur la gouvernance mondiale de l’IA, creusant ainsi le fossé entre les pays “dotés” et les pays “privés” en matière d’IA.
Cependant, des puissances intermédiaires comme le Japon, la Corée du Sud, la France, la Suisse, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis renforcent leurs propres capacités souveraines. Cela se traduit par des fonds souverains investissant dans les écosystèmes d’IA, le développement d’infrastructures informatiques de haute performance et la promotion de modèles open source, transparents et conformes aux lois locales. L’Inde, de son côté, dispose d’un atout unique : le développement d’infrastructures numériques publiques telles qu’Aadhaar et UPI, qui ont jeté les bases d’écosystèmes technologiques évolutifs, inclusifs et sécurisés. Ces systèmes ne sont pas seulement des réussites nationales, ils sont exportables, adaptables et prêts à être partagés avec d’autres pays, en particulier ceux du Sud mondial.
Le sommet Inde IA Impact représente une occasion unique de favoriser un nouveau type de coopération internationale, privilégiant l’innovation distribuée aux monopoles et les normes partagées aux réglementations fragmentées. Il pourrait déboucher sur un pacte mondial pour la coopération en IA, réunissant des pays désireux de façonner collectivement l’avenir de l’IA par le co-développement et l’échange de connaissances. Cette alliance mondiale aurait également un objectif stratégique : renforcer la résilience des chaînes de valeur et d’approvisionnement en IA. Face à la multiplication des restrictions commerciales et des tarifs punitifs, dépendre d’un nombre limité de nations pour les technologies critiques est devenu un risque majeur. Un modèle de développement coopératif plus distribué offrirait un filet de sécurité.
En Inde, un débat important porte sur la question de savoir s’il faut se concentrer sur la construction de ses propres modèles d’IA fondamentaux ou sur le développement d’une expertise dans l’application de ces technologies. Si les deux approches ont leurs mérites, l’opportunité la plus prometteuse pour l’Inde réside dans ce que l’on pourrait appeler l’innovation complémentaire. Il s’agit des technologies et des services qui améliorent l’utilité des modèles d’IA de base. Plutôt que de dupliquer les recherches de pointe menées ailleurs, l’Inde peut se concentrer sur la mise en œuvre de l’IA dans des domaines tels que la santé, l’agriculture, l’éducation et la gouvernance, où son expérience dans la construction d’infrastructures numériques à grande échelle peut faire la différence.
Le projet Kompact AI, mené conjointement par l’IIT Madras et Ziroh Labs, en est un exemple concret. Il permet aux modèles d’IA de fonctionner sur des CPU abordables plutôt que sur des GPU coûteux. Bien qu’il s’agisse d’un ajustement mineur, il ouvre la voie au déploiement de l’IA dans des environnements à faibles ressources, où la puissance de calcul est limitée mais où le besoin de soutien technologique est grand. Ces innovations sont essentielles pour rendre l’IA véritablement mondiale.
Le réseau indien de centres de capacités mondiales (GCCS) contribue également à cette dynamique. Avec plus de 90 % de ces centres axés sur l’IA et l’innovation, l’Inde est devenue un pôle non seulement pour les services logiciels, mais aussi pour la recherche et le développement de pointe. Ces centres GCCS évoluent en moteurs autonomes d’innovation, capables de fournir des solutions d’IA intersectorielles et transcontinentales.
En adoptant ce modèle d’innovation complémentaire, l’Inde peut offrir une triple proposition de valeur au monde. Premièrement, elle peut rendre les technologies d’IA existantes plus efficaces et adaptables à différents contextes. Deuxièmement, elle peut renforcer l’infrastructure numérique des systèmes nationaux d’innovation grâce à des services de type DPI (Digital Public Infrastructure). Troisièmement, elle peut étendre la portée mondiale des services d’IA par le biais des centres GCCS, agissant ainsi comme un bras de livraison pour les entreprises multinationales.
Le leadership de l’Inde dans le domaine de l’IA ne doit pas nécessairement imiter celui des États-Unis ou de la Chine. Il peut être distinct, fondé sur la coopération plutôt que sur le contrôle, et motivé par un objectif plutôt que par le profit. Cette approche est également en accord avec la philosophie de la politique étrangère indienne, qui consiste à équilibrer l’engagement mondial avec l’intérêt national et à promouvoir l’autonomie dans la gouvernance mondiale.
Le Sud mondial, en particulier, pourrait grandement bénéficier de cette approche. De nombreux pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie du Sud-Est souhaitent adopter l’IA, mais sont confrontés à des obstacles en termes d’infrastructures, de compétences et d’accès. L’Inde peut offrir des partenariats de confiance, un savoir-faire technique et des cadres politiques adaptés à ces contextes, réduisant ainsi l’écart entre l’ambition et la mise en œuvre.
Le sommet Inde IA Impact est donc bien plus qu’une vitrine : c’est une plateforme pour réinventer l’ordre mondial de l’IA. Il offre une opportunité de façonner un avenir coopératif où l’IA n’est pas un privilège réservé à quelques-uns, mais un outil accessible à tous. Ce faisant, il peut également renforcer le rôle de l’Inde en tant que leader mondial en matière d’innovation de confiance et axée sur la valeur.
Alors que l’IA continue de remodeler l’économie mondiale et le tissu social, le monde a besoin d’un nouveau leadership – un leadership inclusif, pragmatique et visionnaire. L’Inde est bien placée pour assumer ce rôle, non pas en rivalisant frontalement avec les superpuissances de l’IA, mais en offrant une alternative convaincante : un monde où la technologie habilite, les partenariats comptent et la confiance est le fondement du progrès.
Le Dr Sharanpreet Kaur est professeure adjointe de relations internationales à l’école des sciences sociales, Guru Nanak Dev University, Amritsar.
