Édition française
En continu
---Advertisement---

Affaires

La « doctrine Donroe » : le Venezuela marque le début d’une nouvelle phase de la stratégie mondiale américaine

Une opération audacieuse menée par les États-Unis a abouti à l'extraction du président vénézuélien Nicolás Maduro et de sa femme, Cilia Flores, le 3 janvier. Le président Donald Trump a justifié cette intervention sans précédent en invoquant une…

La « doctrine Donroe » : le Venezuela marque le début d’une nouvelle phase de la stratégie mondiale américaine

Une opération audacieuse menée par les États-Unis a abouti à l’extraction du président vénézuélien Nicolás Maduro et de sa femme, Cilia Flores, le 3 janvier. Le président Donald Trump a justifié cette intervention sans précédent en invoquant une réinterprétation de la doctrine Monroe, annonçant une administration américaine temporaire du pays en attendant une transition politique.

Cette action à Caracas n’est pas le fruit du hasard, mais l’application d’une stratégie définie dans la Stratégie de sécurité nationale (NSS) de novembre 2025, document clé qui oriente la politique étrangère américaine. Dans ses déclarations subséquentes, le président Trump a présenté le rôle des États-Unis au Venezuela comme une mesure temporaire mais nécessaire, qualifiant cette intervention de « doctrine Donroe », une version modernisée de la doctrine Monroe.

La doctrine Monroe, formulée par le cinquième président américain James Monroe, est devenue un pilier de la politique étrangère des États-Unis. À une époque où les empires européens étaient affaiblis par les guerres napoléoniennes et où de nouveaux États émergeaient en Amérique latine, Monroe a cherché à définir les règles d’engagement pour les États-Unis dans leur voisinage immédiat. Son administration avait déjà réglé des différends avec la Grande-Bretagne et acquis la Floride à l’Espagne en 1819.

En 1823, dans son message annuel au Congrès, Monroe a affirmé le droit des États-Unis à exercer une influence prépondérante dans l’hémisphère occidental, s’opposant à toute tentative d’expansion impérialiste européenne. La colonisation, l’imposition de régimes ou toute ingérence extérieure des puissances européennes étaient désormais inacceptables, ces actions étant considérées comme une menace pour la sécurité américaine. En contrepartie, Washington s’engageait à ne pas s’immiscer dans les affaires européennes et reconnaissait la légitimité des possessions européennes existantes au Canada, en Alaska et dans les Caraïbes.

Initialement une déclaration de principes, la doctrine Monroe a pris une dimension opérationnelle avec l’expansion de la puissance américaine. Au début du XXe siècle, Theodore Roosevelt a élargi son champ d’application avec le corollaire de Roosevelt, justifiant l’intervention américaine en Amérique latine pour prévenir toute intervention européenne due à l’instabilité régionale. Cette réinterprétation a conduit à des interventions militaires dans des pays comme la République dominicaine, le Nicaragua et Haïti.

Cette approche a ensuite été nuancée, notamment avec la « politique de bon voisinage » de Franklin D. Roosevelt en 1933, qui privilégiait la coopération et le dialogue diplomatique. Pendant la guerre froide, la doctrine Monroe a été réactivée pour contrer l’influence soviétique en Amérique latine, perçue comme une forme d’impérialisme moderne. Les présidents John F. Kennedy et Ronald Reagan ont invoqué cette logique pour justifier leur soutien aux forces anticommunistes en Amérique centrale.

L’intervention américaine au Panama en 1989, qui a conduit à la destitution du général Manuel Noriega, accusé de trafic de drogue, est un autre exemple significatif de l’application de la doctrine Monroe. Aujourd’hui, l’administration Trump a formulé des accusations similaires à l’encontre de Nicolás Maduro, l’accusant de diriger un « État narco » et d’exploiter les ressources pétrolières du Venezuela au détriment de sa population et des intérêts américains. Maduro a rejeté ces allégations, les qualifiant de prétexte pour prendre le contrôle des ressources pétrolières du pays.

La NSS 2025 a élevé l’hémisphère occidental au rang de priorité stratégique pour les États-Unis, formalisant un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe. Ce corollaire considère les activités des puissances non-hémisphériques comme une menace directe pour la sécurité nationale américaine. Le document décrit l’Amérique latine comme un périmètre de sécurité et un atout économique, soulignant les avancées de « concurrents non-hémisphériques » dans la région.

La Chine est particulièrement visée, non seulement comme rival commercial, mais aussi comme une puissance cherchant à contrôler les ports, les infrastructures, les chaînes d’approvisionnement et les ressources stratégiques. L’objectif affiché est de maintenir les États-Unis comme le « partenaire de premier choix » des gouvernements de la région et de décourager leur coopération avec d’autres acteurs, en utilisant une combinaison d’incitations et de pressions.

Dans ce contexte, l’opération contre Maduro s’inscrit dans une stratégie plus large visant à contrer l’influence chinoise. L’arrestation de Maduro est survenue peu après une rencontre avec une délégation chinoise, et le Venezuela possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde (environ 241 milliards de barils récupérables, selon Wood Mackenzie), faisant de la Chine un client majeur ces dernières années. Pékin a condamné l’intervention américaine et s’oppose à toute tentative de Washington d’exercer un contrôle exclusif sur les exportations pétrolières vénézuéliennes.

Cette dynamique s’étend également à l’Afrique de l’Ouest, où les États-Unis ont mené des frappes aériennes au Nigeria, premier producteur de pétrole africain, sous prétexte de cibler des militants islamistes. Le Nigeria importe une part importante de son matériel militaire de Chine (197,16 millions de dollars en 2023), et Pékin a récemment signé un accord pour le lancement conjoint du plus grand projet avicole d’Afrique.

En sécurisant l’accès aux ressources énergétiques et en contrôlant les routes de transit, Washington cherche à affaiblir les économies rivales et à renforcer le rôle du pétrodollar sur les marchés mondiaux. L’Iran est également indirectement visé, avec une intensification des tensions et des protestations généralisées en raison de la crise économique. La sécurisation du pétrole vénézuélien offre à Washington une alternative stratégique en cas de perturbation de l’approvisionnement en pétrole du golfe Persique.

La saisie d’un pétrolier russe transportant du pétrole vénézuélien, escorté par un sous-marin russe, illustre la confrontation directe avec la Russie. Cet incident a été perçu comme un test de crédibilité pour Washington, démontrant sa capacité à faire respecter les sanctions en mer.

Le Venezuela représente un « patient zéro » pour une nouvelle ère de domination américaine. Si cette stratégie réussit, elle pourrait servir de modèle pour réaffirmer le contrôle sur les routes commerciales et les flux énergétiques pour les 50 prochaines années. Cependant, le succès n’est pas garanti : une crise prolongée à Caracas pourrait drainer les ressources nécessaires à la projection de la puissance américaine au Moyen-Orient et en Asie.

Join WhatsApp

Join Now

Join Telegram

Join Now

Laisser un commentaire

À propos de l’auteur: Amélie Bernard

Amélie Bernard traite l’économie, les entreprises, les marchés et les transformations du travail. Son approche relie les chiffres, les décisions publiques et leurs effets dans la vie quotidienne.