L’Australie a mis en place une interdiction inédite des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans, une mesure saluée par le gouvernement comme une avancée pour la protection de l’enfance. Mais cette loi, loin de résoudre le problème, risque de pousser les jeunes utilisateurs vers des espaces en ligne moins surveillés et potentiellement plus dangereux.
Entrée en vigueur hier, la loi de 2024 modifiant la sécurité en ligne (âge minimum des médias sociaux) oblige les plateformes comme TikTok, Instagram, X et Facebook à prendre des « mesures raisonnables » pour empêcher les mineurs de moins de 16 ans d’ouvrir un compte. Le non-respect de cette obligation pourrait entraîner des sanctions civiles pouvant atteindre 49,5 millions de dollars australiens (environ 32,5 millions d’euros). Le Premier ministre Anthony Albanese a présenté cette initiative comme un moyen de reprendre le contrôle aux entreprises technologiques et de garantir aux enfants le droit « d’être des enfants », offrant ainsi aux parents une plus grande tranquillité d’esprit.
Cependant, de nombreux observateurs estiment que cette interdiction est une solution de façade qui ignore les réalités du monde numérique. La loi, bien que planifiée de longue date, soulève des questions quant à son efficacité réelle et risque de créer une dangereuse illusion de sécurité.
Le principal problème réside dans la capacité des jeunes à contourner les restrictions. La limite d’âge actuelle de 13 ans, basée sur les exigences américaines, est déjà largement ignorée. L’utilisation de VPN, la création de faux comptes ou la modification de la date de naissance sont autant de méthodes simples pour accéder aux plateformes interdites. Certains parents signalent même que leurs enfants utilisent du maquillage pour paraître plus âgés lors de la vérification de l’âge.
Mais le véritable danger, selon les experts, est le déplacement des contenus problématiques vers des plateformes moins réglementées. Les vidéos violentes ou les contenus inappropriés ne disparaîtront pas, ils migreront simplement vers des groupes WhatsApp privés, des serveurs Discord fermés ou des coins sombres du web comme 4chan. Le commissaire à l’eSafety australien a d’ailleurs exprimé son inquiétude quant à cette migration potentielle vers des services moins contrôlés.
« Les interdictions ne déplacent pas les contenus problématiques hors du monde, mais hors de la vue du public », explique un analyste. Là, dans ces espaces cryptés, il devient beaucoup plus difficile d’identifier et d’intervenir auprès des personnes mal intentionnées.
Cette loi pourrait également avoir des conséquences négatives pour les jeunes qui utilisent les réseaux sociaux de manière positive. Ezra Sholl, un adolescent de 15 ans paralysé après une lutte contre le cancer, a témoigné que Instagram et Snapchat étaient une « fenêtre sur le monde extérieur » et un moyen de rester en contact avec ses amis.
« Le gouvernement punit désormais les enfants comme Ezra qui utilisent les plateformes de manière positive au lieu de résoudre les problèmes sous-jacents des contenus préjudiciables », déplore un critique.
Par ailleurs, les plateformes elles-mêmes s’en sortent relativement bien. Elles sont simplement tenues de prendre des « mesures appropriées », ce qui pourrait inclure l’utilisation des mêmes techniques qu’elles emploient déjà pour cibler les publicités en fonction des données démographiques. L’objectif de responsabiliser les géants de la technologie est louable, mais le choix d’une approche qui pousse les jeunes vers l’invisibilité soulève des questions sur les véritables motivations du gouvernement.
Au lieu de se concentrer sur des interdictions générales, il serait plus efficace d’investir dans l’éducation numérique et la sensibilisation aux risques en ligne. Un meilleur encadrement et une meilleure information permettraient aux jeunes de naviguer sur Internet de manière plus responsable et de se protéger contre les dangers potentiels. Comme le souligne un expert, « un peu d’éducation aux médias ne ferait pas de mal non plus aux adultes ! »